Onze milliards en trois mois
Lundi 26 octobre 2026, Anthropic, la société qui édite l’assistant Claude, a déposé auprès de la SEC, le gendarme boursier américain, un formulaire S-1 : le document qui ouvre la voie à une introduction en Bourse. Dans son communiqué du même jour, l’entreprise vise le Nasdaq Global Select Market, sous le code « ANT », avec Goldman Sachs et Morgan Stanley comme chefs de file. Le nombre d’actions et la fourchette de prix ne sont pas encore fixés.
Le dossier donne enfin des comptes trimestriels. Entre avril et juin 2026, Anthropic a facturé 11,6 milliards de dollars, contre 787 millions sur la même période de 2025. Le chiffre d’affaires a été multiplié par près de 15. Sur les six premiers mois de 2026, il atteint 16,3 milliards de dollars, plus de trois fois le total de l’année 2025 (4,6 milliards).
Le calcul suit, de loin
C’est la phrase que l’entreprise met en avant : sur le même trimestre, ses dépenses de calcul et d’infrastructure n’ont augmenté que de 300 %, de 1,4 à 5,6 milliards de dollars. Rapportée aux ventes, la facture des serveurs est tombée de 251 % du chiffre d’affaires au premier trimestre 2025 à 48 % au deuxième trimestre 2026. Autrement dit, Anthropic dépensait 2,5 dollars en calcul pour chaque dollar vendu ; il en dépense désormais moins de 50 cents.
Le dossier explique une partie de l’écart : la puissance de calcul est réservée 12 à 18 mois à l’avance. Les coûts arrivent donc par paliers, au rythme des livraisons, pendant que les ventes, elles, ont accéléré trimestre après trimestre.

Résultat : un premier trimestre bénéficiaire au niveau opérationnel, avec 974 millions de dollars de résultat d’exploitation entre avril et juin 2026, après 1,7 milliard de perte au trimestre précédent. Le résultat net, lui, reste lourdement négatif : 66,3 milliards de dollars de perte sur le trimestre. L’essentiel vient d’une écriture comptable, la réévaluation des obligations convertibles et autres instruments de financement, qui pèse plus de 59 milliards. Plus la valeur de l’entreprise monte, plus cette ligne s’alourdit.
Les entreprises paient l’essentiel
La croissance ne vient pas d’abord des abonnements grand public. Sur le premier semestre 2026, les revenus à la consommation, facturés au volume de texte traité par les entreprises et les développeurs, ont progressé de 12,1 milliards de dollars sur un an. Les abonnements, dont les formules Pro et Max de Claude, ont gagné 3 milliards.
Le nombre de clients qui dépensent au moins 100 000 dollars par an est passé de plus de 950 à plus de 11 900 entre le 30 septembre 2025 et le 30 septembre 2026. Anthropic revendique aussi plus de 6,6 millions de dollars de chiffre d’affaires par salarié sur douze mois, contre 1,4 million un an plus tôt. Ce sont des indicateurs choisis et calculés par l’entreprise.
Le levier mis en avant est le coût par tâche : selon le dossier, Claude Opus 5.5 a réduit de 40 % environ le coût d’une tâche pour les clients par rapport à Opus 5. Nous avions montré, au lancement de Sonnet 5.5, que ce type de promesse dépend beaucoup du réglage utilisé.
Des factures qui tombent quand même
Le revers est écrit noir sur blanc. Anthropic s’est engagé à dépenser au moins 114,5 milliards de dollars chez Google entre avril 2026 et juillet 2033, 110 milliards chez Amazon entre mai 2026 et avril 2036, et 44,9 milliards chez Microsoft entre novembre 2026 et mai 2033. Ces montants sont dus « quelle que soit l’utilisation réelle ». L’entreprise estime en plus entre 125 et 150 milliards de dollars ses achats de puces TPU supplémentaires, hors de ce tableau.
Dans ses facteurs de risque, la société rappelle qu’elle dispute l’accès au calcul à des géants mieux capitalisés, dont certains développent leurs propres modèles, et que les puces les plus avancées sortent pour l’essentiel des usines de TSMC, à Taïwan. Comme pour Nvidia, qui vend la pioche de cette ruée, la valeur se joue aussi chez les fournisseurs de calcul.
Au 30 juin 2026, Anthropic disposait de 112,4 milliards de dollars de trésorerie et de 19,3 milliards de placements à court terme, pour 141,1 milliards levés au total depuis sa création.
Procès en série
Le dossier liste les contentieux. En septembre 2025, Anthropic a accepté de verser 1,5 milliard de dollars pour solder l’action collective d’auteurs Bartz contre Anthropic ; le tribunal a approuvé l’accord en juillet 2026. D’autres procès sont en cours, dont plusieurs intentés par des éditeurs de musique, Concord, BMG, Round Hill et Sony Music Publishing, qui reprochent à l’entreprise d’avoir reproduit des paroles de chansons protégées. Reddit l’attaque aussi pour la copie de messages publiés sur sa plateforme. Anthropic dit avoir des arguments solides, tout en reconnaissant que l’issue est incertaine.
Le second front est politique. Début 2026, après le refus d’Anthropic de laisser utiliser ses modèles pour la surveillance de masse et les armes entièrement autonomes, le président américain a demandé aux agences fédérales de cesser d’utiliser sa technologie, et le ministère de la Guerre l’a désigné comme risque pour la chaîne d’approvisionnement. Le 27 août 2026, un tribunal fédéral de Californie a donné largement raison à l’entreprise. Le 25 septembre, une cour d’appel de Washington a validé, à deux juges contre un, l’une des désignations. Anthropic a demandé un réexamen par l’ensemble de la cour.
Et en France ?
La comparaison avec Mistral AI, le champion français, se fait sur ce qui est public. Le 8 septembre 2026, Mistral a annoncé une levée de 3 milliards d’euros, menée par Samsung Electronics, pour une valorisation de plus de 21 milliards d’euros après l’opération. Un an plus tôt, le 9 septembre 2025, l’entreprise levait 1,7 milliard d’euros à 11,7 milliards. Mistral présente sa dernière levée comme la plus importante jamais réalisée en capital par une entreprise tech européenne, mais ne publie pas son chiffre d’affaires.
Les ordres de grandeur ne se comparent qu’avec prudence, faute de chiffres équivalents : d’un côté, 141,1 milliards de dollars levés au total et des comptes détaillés, annuels audités et trimestriels non audités ; de l’autre, une dernière levée de 3 milliards d’euros et des revenus non communiqués. Les deux modèles divergent aussi : Mistral publie une partie de ses modèles en poids ouverts, Anthropic les garde fermés.
Anthropic, lui, est déjà installé ici. L’entreprise a annoncé en novembre 2025 l’ouverture d’un bureau à Paris, dirigé par Thomas Remy pour la France, l’Italie, la péninsule ibérique, le Moyen-Orient et l’Afrique, en citant L’Oréal, Sanofi, Qonto ou Doctolib parmi ses clients. Trois banques françaises figurent dans le syndicat de l’opération : BNP Paribas, Crédit Agricole CIB et Société Générale. Le dossier prévoit des offres publiques dans « certains États » de l’Espace économique européen, sans préciser lesquels : la possibilité pour un particulier français de souscrire reste à confirmer. Cette quête d’accès avant ou pendant la cotation, nous l’avions vue chez Revolut.
Pour un créateur ou une agence, le ticket d’entrée reste affiché en dollars et hors taxes. Au 1er novembre 2026, Claude Pro coûte 20 dollars par mois (17 dollars en paiement annuel), Max 100 dollars et Ultra 200 dollars ; une place d’équipe standard, 25 dollars par mois (20 dollars en paiement annuel). En face, l’offre Pro du Chat de Mistral est affichée à 14,99 dollars par mois hors taxes. Ces abonnements ne pèsent qu’une partie de la croissance d’Anthropic : le gros des revenus vient de la facturation à l’usage, celle que paient les agences et les studios qui branchent Claude dans leurs outils.
Notre lecture — Le dossier raconte une entreprise qui a trouvé son moteur : les entreprises paient au volume, et chaque dollar vendu coûte moins cher en calcul qu’un an plus tôt. Mais ce moteur tourne sur des engagements de plusieurs centaines de milliards de dollars, dus même si la demande ralentit. Pour les créateurs et les agences françaises, l’enjeu n’est pas le cours de l’action. C’est de savoir si les prix par tâche continueront de baisser, une fois que des actionnaires attendront aussi des marges.
Ce qui reste incertain
Le prix de l’action, le nombre de titres et donc la valorisation ne figurent pas dans le dossier du 26 octobre : toute estimation qui circule vient de la presse, pas de l’entreprise. Les comptes de 2026 ne sont pas audités. L’issue des procès d’éditeurs de musique et du recours contre le ministère de la Guerre est inconnue. Rien n’indique encore si l’offre sera ouverte aux particuliers en France.
À surveiller
- Le prochain amendement du formulaire S-1 : il doit fixer la fourchette de prix et le nombre d’actions proposées.
- La décision de la cour d’appel de Washington sur la demande de réexamen d’Anthropic face au ministère de la Guerre.
Sources
- SEC — Anthropic, PBC, formulaire S-1 (déclaration d’enregistrement, dossier 333-299633, numéro d’accession 0001628280-26-067168), déposé le 26 octobre 2026 : comptes trimestriels, résultats semestriels, engagements de calcul, facteurs de risque et procédures judiciaires, consulté le 1er novembre 2026
- Anthropic — « Anthropic files S-1 with the SEC for proposed initial public offering », communiqué du 26 octobre 2026, consulté le 1er novembre 2026
- Anthropic — « New offices in Paris and Munich expand Anthropic’s European presence », 7 novembre 2025, consulté le 1er novembre 2026
- Anthropic — page des tarifs de Claude (Free, Pro, Max, Ultra, Team, Enterprise ; prix en dollars hors taxes), consultée le 1er novembre 2026
- Mistral AI — « Mistral raises €3B to make sovereign, open-weight AI the technology frontier », 8 septembre 2026, consulté le 1er novembre 2026
- Mistral AI — « Mistral AI raises 1.7B€ to accelerate technological progress with AI », 9 septembre 2025, consulté le 1er novembre 2026
- Mistral AI — page des tarifs du Chat (Free, Pro, Team, Enterprise ; prix hors taxes), consultée le 1er novembre 2026






