Le spectacle de mi-temps le plus regardé du Super Bowl est signé Kendrick Lamar, dont « Alright » accompagne les cortèges contre les violences policières. Il est pourtant courant d’entendre que les rappeurs devraient s’en tenir à la musique. L’histoire du genre dit l’inverse : né dans un Bronx dévasté, le hip-hop a documenté la pauvreté, affronté la police et divisé ses propres stars face au pouvoir. Cette analyse retrace cette tension, de 1973 à 2026, aux États-Unis et en France.
Au moment où OHMAZIN publiait la première version de ce texte, fin février 2026, deux images se superposaient. Le 28 janvier, Nicki Minaj était montée sur scène aux côtés de Donald Trump lors d’un événement du Trésor américain consacré aux « Trump Accounts ». Au même moment, Minneapolis était secouée par deux morts liées à une opération fédérale d’immigration : Renee Good, 37 ans, tuée le 7 janvier par un agent de l’ICE, puis Alex Pretti, infirmier en soins intensifs, abattu le 24 janvier par des agents de la Border Patrol et du CBP.
Sept mois plus tard, ces dossiers ne sont pas clos. Selon MPR News, le médecin légiste du comté de Hennepin a classé la mort d’Alex Pretti comme un homicide, le Minnesota a poursuivi l’État fédéral pour obtenir l’accès aux preuves et des témoins étaient encore entendus en septembre 2026. Face à ces images, une injonction revient : les artistes devraient rester hors de la politique. L’histoire du hip-hop montre que cette frontière n’a jamais existé.
Le Bronx de 1973, une fête née de la relégation
Le 11 août 1973, Cindy Campbell et son frère Clive Campbell, alias DJ Kool Herc, organisent une fête de rentrée dans la salle commune de leur immeuble, au 1520 Sedgwick Avenue. Le Smithsonian rappelle le décor : un Bronx marqué depuis les années 1950 par les démolitions de la rénovation urbaine, les terrains vagues, les immeubles abandonnés, les déplacements de population, la pauvreté et les incendies.
Cette fête n’était pas un meeting. Mais créer un espace commun, payant quelques pièces, dans un quartier délaissé, relevait déjà d’un choix collectif. C’est la lecture d’OHMAZIN : le hip-hop n’est pas devenu politique en chemin, il est né d’une situation politique.

De « The Message » à N.W.A, le témoignage devient un enjeu
En 1982, « The Message » paraît sous le nom de Grandmaster Flash and the Furious Five. D’après la notice de la Bibliothèque du Congrès, qui a inscrit le titre à son registre national des enregistrements en 2002, Grandmaster Flash n’a pourtant pas participé au morceau : il a été conçu par Ed « Duke Bootee » Fletcher, coécrit et interprété par Melle Mel, avec Jiggs Chase. Ses couplets décrivent un quotidien de pauvreté, et le morceau se termine par une arrestation sans motif.
Sept ans plus tard, le témoignage devient affaire d’État. Le 1er août 1989, Milt Ahlerich, responsable des relations publiques du FBI, écrit à Priority Records, le label de N.W.A, que « Fuck tha Police » encourage, selon lui, la violence et le manque de respect envers les policiers. Des défenseurs des libertés civiles jugent alors déplacé qu’une agence fédérale tente d’influencer des artistes, rapporte la National Coalition Against Censorship.
Contestation et proximité avec le pouvoir, deux faces d’une même culture
En juillet 2015, à Cleveland, des participants à une conférence du Movement for Black Lives s’interposent lors de l’interpellation d’un adolescent et scandent le refrain de « Alright », de Kendrick Lamar. Le morceau devient ensuite un classique des rassemblements contre les violences policières, selon NPR et KQED ; Slate le présente, dès août 2015, comme la bande-son d’une année difficile depuis Ferguson.
La même culture entretient pourtant des liens avec le pouvoir en place. En janvier 2021, Donald Trump gracie Lil Wayne et commue la peine de Kodak Black, deux affaires d’armes à feu. Le 28 mai 2025, il gracie NBA YoungBoy, qui l’en remercie publiquement. Nicki Minaj, qui critiquait autrefois des politiques défendues par son administration, se présente désormais comme sa « fan numéro un », selon theGrio.
À l’inverse, Doechii a profité de son prix de meilleure artiste hip-hop féminine aux BET Awards, en juin 2025, pour dénoncer les opérations de l’ICE à Los Angeles et le recours à la force militaire contre des manifestants. Le hip-hop n’a pas de ligne unique : c’est une culture traversée de désaccords, pas un parti.
Cette parole n’a pas fermé la plus grande vitrine commerciale du pays. Le 9 février 2025, Kendrick Lamar, dont « Alright » accompagne les rassemblements depuis 2015, a assuré le spectacle de la mi-temps du Super Bowl LIX, parrainé par Apple Music. Selon Roc Nation, Apple Music et la NFL, 133,5 millions de téléspectateurs l’ont suivi en moyenne aux États-Unis, à la télévision et en streaming : un record pour l’exercice, rapporte Billboard. L’effet s’est lu dans les écoutes : la semaine du match, ses streams à la demande aux États-Unis sont passés de 189,6 à 361,6 millions, soit une hausse de 91 %, d’après les données de Luminate publiées par Billboard.
En France, une tension comparable
Le rap français connaît les mêmes frictions. Le 15 novembre 1996, le tribunal de Toulon condamne Kool Shen et JoeyStarr, de NTM, à six mois de prison dont trois avec sursis et à six mois d’interdiction d’exercer, pour des propos jugés outrageants envers la police lors d’un concert donné le 14 juillet 1995 à La Seyne-sur-Mer, archive l’INA.
Près de trente ans plus tard, le 1er juillet 2024, un collectif de rappeurs, dont Akhenaton, Fianso, Mac Tyer, Seth Gueko, Zola et Soso Maness, publient « No pasarán », un morceau d’une dizaine de minutes appelant les jeunes à voter contre le Rassemblement national avant le second tour des législatives du 7 juillet, rapporte franceinfo. Qu’on approuve ou non ces prises de position, elles montrent que la question n’est pas de savoir si les rappeurs ont le droit de parler politique, mais qui prétend décider qu’ils doivent se taire.
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