Septembre 1995 : Tupac signe chez Death Row depuis sa cellule. Moins d’un mois plus tard, le label paie sa caution et le rappeur file en studio. « All Eyez on Me » sort le 13 février 1996 et prend la tête du Billboard 200. Trente ans après, le classique raconte aussi un rapport de force : qui a payé la liberté, et qui a gardé les bandes.
Huit mois derrière les barreaux
Le 7 février 1995, Tupac Shakur est condamné à une peine d’un an et demi à quatre ans et demi de prison pour abus sexuel, dans une affaire remontant à novembre 1993 ; il est acquitté des accusations de sodomie et d’infraction à la législation sur les armes, rappelle XXL. Il conteste les faits et fait appel. Pendant qu’il est détenu, le public, lui, continue d’acheter : « Me Against the World » prend la première place du Billboard 200 le 1er avril 1995 et y reste quatre semaines, selon Billboard.
Le 16 septembre 1995, Tupac est toujours incarcéré au Clinton Correctional Facility de Dannemora, dans l’État de New York. Ce jour-là, il signe avec Death Row. D’après The Ringer, l’accord tient en un mémo manuscrit de trois pages rédigé par l’avocat du label, David Kenner : trois albums pour Death Row contre une avance d’un million de dollars. Interscope, maison mère du label, détenait déjà son contrat. Death Row dépose une caution de 1,4 million de dollars et Tupac sort de prison le 12 octobre 1995, dans l’attente de son appel, selon XXL. Un peu plus de huit mois après sa condamnation, il est dehors. Avec trois albums à livrer.
Can-Am, l’usine à couplets
Le soir même de son arrivée à Los Angeles, raconte The Ringer, Tupac file aux studios Can-Am, repris par Death Row, et pose en 45 minutes le premier couplet d’« Ambitionz Az a Ridah ». Kurupt est dans la pièce : il a décrit dans un entretien relayé par Revolt en octobre 2021 une première session où ce titre et cinq autres morceaux sont enregistrés. Les séances d’« All Eyez on Me » s’étalent sur environ deux semaines, précise The Ringer, qui s’appuie sur le livre « Original Gangstas » de Ben Westhoff (2016).
La cadence ne faiblit pas ensuite. Dans l’histoire orale « Changes » de Sheldon Pearce, publiée en 2021 et dont LA Magazine a diffusé un extrait, l’ingénieur du son Tommy « D » Daugherty estime entre 125 et 150 le nombre de morceaux enregistrés avec Tupac chez Death Row. Le contrat en prévoyait trois albums. Ce stock alimentera des sorties posthumes pendant des années.

Notre lecture — Le récit de la « résilience » cache l’essentiel. Tupac crée la valeur, mais dans un cadre fixé en détention, en position de faiblesse, face au label qui vient de payer sa liberté. Death Row obtient trois albums et se retrouve, selon l’estimation de son ingénieur du son, avec 125 à 150 morceaux. Notre analyse : trente ans plus tard, la valeur d’« All Eyez on Me » tient à l’œuvre, mais aussi à la chaîne de propriété de ses enregistrements. C’est elle qui décide qui encaisse.
Double album, double compte
« All Eyez on Me » sort le 13 février 1996 : 27 titres sur deux disques et 566 000 exemplaires la première semaine, selon XXL. Billboard le recense comme le premier album de rap numéro un de l’année, en tête du Billboard 200 dans le classement daté du 2 mars 1996. Tupac a 24 ans : né le 16 juin 1971, selon Biography.com, il meurt à 25 ans en septembre 1996, sept mois après la sortie.
Les ventes demandent une lecture attentive. La RIAA a certifié l’album le 23 juillet 2014. Ce disque de diamant correspond à 10 millions d’unités, mais chaque exemplaire d’un double album compte pour deux : environ 5 millions d’albums, comme le relevait Noise11. Billboard, citant Nielsen Music, faisait état en 2015 de 4,5 millions d’exemplaires vendus aux États-Unis. Le diamant est réel. Il se compte en disques, pas en albums.
Le label paie, le catalogue voyage
Le contrat signé en prison a nourri des années de litiges : la succession de Tupac a notamment accusé Suge Knight d’avoir retenu des millions de dollars, rappelle The Ringer. Death Row dépose le bilan en 2006. Son catalogue est adjugé aux enchères trois ans plus tard pour 18 millions de dollars à WIDEawake Entertainment, puis change plusieurs fois de propriétaire avant d’arriver chez MNRK Music Group, contrôlé par des fonds gérés par Blackstone, selon The Hollywood Reporter. En février 2022, Snoop Dogg rachète la marque Death Row à MNRK, pour un montant non communiqué, d’après l’Associated Press.
Les bandes de Tupac ont pris un autre chemin. Selon Billboard, « All Eyez on Me » avait alors quitté le catalogue Death Row pour revenir à Amaru Entertainment, la société fondée par sa mère, Afeni Shakur, et à la succession. Les conditions de ce retour n’ont pas été rendues publiques. Le contrat tenait en trois pages. Ses effets courent encore.
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