Le streaming a rapporté 702 millions d’euros à la musique enregistrée en France en 2025, et personne n’y paie l’écoute à l’unité. L’argent part d’un pot commun, passe par les ayants droit, puis par le contrat. L’artiste arrive en bout de chaîne. Prorata, recoupement, user-centric, artist-centric : qui capte quoi, et qui écrit la règle.
Pas de prix à l’écoute
Première idée reçue à jeter : aucune grande plateforme ne paie l’écoute à l’unité. Spotify le dit lui-même, dans la foire aux questions de son programme Loud & Clear : un taux « par stream » ne correspond pas à la manière dont les ayants droit sont payés. Le modèle dominant, dit au prorata ou « market-centric », fonctionne comme une cagnotte. Les revenus des abonnements et de la publicité d’un marché tombent dans un pot commun, redistribué selon la part de chaque titre dans le total des écoutes de ce marché. Le Centre national de la musique (CNM) le définit comme une répartition des redevances « à la hauteur des écoutes générées » par chaque titre sur l’ensemble de la plateforme, une écoute comptant à partir de 30 secondes.
Résultat : la valeur d’une écoute bouge selon le pays, l’offre gratuite ou payante, le prix de l’abonnement et le volume total d’écoutes de la période. Les montants « par stream » qui tournent sur les réseaux sont des moyennes calculées après coup, pas des tarifs. Pour un ordre de grandeur, l’autorité britannique de la concurrence (CMA) estimait en 2022 que douze millions d’écoutes par an pouvaient rapporter environ 12 000 livres à un artiste au Royaume-Uni. Un volume atteint par moins de 1 % des artistes. La même étude relevait qu’en 2020, plus de 60 % des écoutes concernaient la musique de 0,4 % des artistes. Le pot est commun. Les écoutes, elles, se concentrent tout en haut.
L’artiste en bout de chaîne
Dans l’industrie, on répète souvent « 30 % pour la plateforme, 70 % pour les ayants droit ». Spotify, dont c’est le seul chiffre officiel consulté ici, dit reverser environ deux tiers de ses revenus musicaux. Le point clé est ailleurs : la plateforme ne paie pas les artistes. Elle paie les détenteurs de droits (labels, distributeurs, éditeurs, sociétés de gestion), qui rémunèrent ensuite l’artiste selon le contrat qui les lie. Le prix payé par l’abonné, lui, grimpe. L’abonnement Premium individuel de Spotify est passé en France de 11,12 € à 12,14 € par mois en juin 2025, deuxième hausse en treize mois selon Music Business Worldwide. La précédente, en mai 2024, intervenait après l’entrée en vigueur au 1er janvier 2024 d’une taxe de 1,2 % sur les services de streaming musical réalisant plus de 20 millions d’euros de chiffre d’affaires, affectée au CNM.
Chez un label, tout se joue sur le taux de royalties. Au Royaume-Uni, la CMA a calculé que le taux brut moyen accordé aux nouveaux artistes dans les contrats d’album des majors était passé de 19,7 % en 2012 à 23,3 % en 2021, avant déduction d’éventuelles royalties de producteur, de l’ordre de 3 à 5 %. Ces moyennes britanniques ne font pas norme en France : chaque contrat diffère. Le mécanisme de recoupement, lui, est typique des contrats classiques. L’avance et une partie des frais d’enregistrement ou de clip sont remboursées sur les royalties de l’artiste, qui ne touche de revenus directs qu’une fois ce montant récupéré. Le recoupement s’impute donc sur la part de l’artiste, pas sur l’ensemble des recettes encaissées par le label. Concrètement, un titre peut bien tourner sans que l’artiste voie passer un euro de royalties tant que son avance n’est pas remboursée.

Reste le rapport de force. En 2021, les trois majors (Universal, Sony, Warner) détenaient ensemble plus de 70 % des écoutes au Royaume-Uni selon la CMA, les labels indépendants environ un quart. C’est une part de marché, pas la fraction des revenus d’un artiste que garderait sa maison de disques : les deux chiffres ne se confondent pas. Un artiste qui sort sa musique en direct via un distributeur numérique échappe au recoupement d’une avance, mais il porte seul les coûts de production et de promotion. Plus de part, plus de risque.
User-centric : plus juste, pas plus riche
L’alternative la plus discutée s’appelle « user-centric » (UCPS) : l’argent de chaque abonné va aux seuls artistes qu’il écoute. Sur le papier, c’est la réponse au fan qui se demande pourquoi son abonnement finance le haut des charts. En janvier 2021, le CNM a publié avec le cabinet Deloitte une étude commandée par le ministère de la Culture, fondée sur les écoutes françaises de 2019. Sur les données de Deezer, ce modèle réduisait de 17,2 % les redevances du Top 10 des artistes (12,5 % sur un échantillon Spotify) et augmentait de 5,2 % celles des artistes classés au-delà du 10 000e rang (4,6 % chez Spotify). Mais pour ces derniers, les redevances versées à toute la chaîne restaient en moyenne inférieures à 10 € par artiste. Le gain relatif est réel. Le gain en valeur, minime.
Deezer réécrit la règle
Deezer a pris une autre route. Plutôt qu’un user-centric pur, Deezer et Universal Music Group ont annoncé en septembre 2023 un modèle « artist-centric », lancé en France au quatrième trimestre 2023. Il double le poids des écoutes des « artistes professionnels » (au moins 1 000 écoutes par mois venues d’au moins 500 auditeurs uniques), ainsi que celui des titres que l’auditeur est allé chercher activement. Il retire aussi du calcul les contenus de bruit et d’ambiance. Spotify garde le prorata, mais applique de son côté un seuil : un titre doit atteindre au moins 1 000 écoutes sur les douze derniers mois pour générer des royalties d’enregistrement.
Côté auteurs, la Sacem, qui gère les droits des auteurs, compositeurs et éditeurs, a suivi. Après un accord d’exploration annoncé en octobre 2023, Deezer et la Sacem ont présenté le 15 janvier 2025 l’application de ce modèle aux droits d’auteur sur Deezer en France : plafonnement du poids de chaque abonné, double rémunération pour les créateurs dépassant 1 000 écoutes de 500 abonnés différents par mois, exclusion des bruits et sons fonctionnels, retrait des contenus frauduleux. L’annonce ne chiffre pas l’effet attendu, et la réforme ne concerne que Deezer.
Notre lecture — Le débat sur les royalties porte rarement sur la taille du gâteau. Il porte sur qui écrit la recette. Les artistes créent la valeur, mais ce sont les plateformes et les ayants droit qui fixent la règle de partage : l’artist-centric a été annoncé par Deezer avec Universal Music Group, l’une des trois majors, puis étendu aux droits d’auteur avec la Sacem. Un modèle qui récompense les « artistes professionnels » et écarte les sons d’ambiance peut mieux payer les artistes installés et leurs partenaires. Il peut aussi rendre le premier palier plus dur à franchir pour ceux qui démarrent, si les seuils montent. Aucune des annonces ne chiffre encore ces effets : c’est ce qu’il faut surveiller.
Plus d’argent, même dispute
Le marché, lui, grossit. En 2025, selon le SNEP, le streaming a rapporté 702 millions d’euros à la musique enregistrée en France, dont 553 millions pour les abonnements, sur un marché total de 1,07 milliard d’euros. Le taux de pénétration des abonnements atteignait 27,1 %. Mais une nouvelle règle de répartition déplace des montants entre artistes sans grossir le total à partager. La question « combien vaut un stream ? » est donc mal posée. Trois leviers décident du revenu d’un artiste : la règle de la plateforme, le prix payé par l’abonné et le contrat qui fixe sa part.
Un compteur d’écoutes ne dit pas ce que touche un artiste. Son contrat, si.
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