Blackstone a remporté Hipgnosis avec une offre d’environ 1,6 milliard de dollars. Les acheteurs de droits descendent maintenant vers les beatmakers. Mais un catalogue de type beats n’a rien d’un répertoire classique : licences non exclusives, revenus récents, Content ID limité. Ce qu’ils paient vraiment, et ce qu’un producteur doit vérifier avant de céder.
Les acheteurs descendent d’un étage
Le rachat de droits musicaux n’est plus réservé aux grands répertoires, mais ce sont eux qui ont fixé le modèle. En avril 2024, Blackstone a remporté face à Concord la bataille pour Hipgnosis Songs Fund, avec une offre d’environ 1,6 milliard de dollars recommandée par le conseil du fonds. Ce type d’opération porte sur des chansons établies, dont les revenus sont connus depuis des années. Un actif qu’on peut modéliser, donc financer.
Duetti incarne la descente vers les créateurs indépendants. Cette société achète tout ou partie des droits d’artistes et d’auteurs indépendants. En mars 2025, Music Business Worldwide indiquait qu’elle proposait des paiements forfaitaires aux créateurs touchant au moins 2 000 dollars par an de leurs droits. En janvier 2026, Duetti a annoncé 200 millions de dollars de nouveaux financements, plus de 1 100 créateurs partenaires et plus de 80 transactions par mois. Des chiffres communiqués par l’entreprise elle-même.
Récent veut dire moins cher
Un catalogue se paie en multiple de ses revenus annuels. Selon Billboard, qui rapporte les données du cabinet Citrin Cooperman, les catalogues anciens de masters, seuls ou associés à l’édition, se sont échangés à plus de 17 fois leurs revenus en 2025, et les droits d’édition autour de 15 fois. Les masters récents n’ont obtenu en moyenne que 13,7 fois, un recul que le cabinet attribue notamment à des transactions de catalogues hip-hop de cinq ans ou moins.
La logique est simple : un titre récent n’a pas encore montré à quel rythme ses revenus déclinent, et l’acheteur fait payer cette incertitude. Notre analyse : un catalogue de type beats, fait d’instrumentaux publiés depuis quelques années et portés par les tendances de YouTube, cumule cette jeunesse et une forte dépendance aux plateformes. Sauf historique long et régulier, il faut s’attendre à des multiples inférieurs à ceux des répertoires installés.

Loué, pas vendu
Le modèle du type beat repose sur la licence non exclusive : un même instrumental est loué à de nombreux artistes, puis parfois vendu en exclusivité. Une économie de la location, à très grande échelle. BeatStars revendiquait en novembre 2025 plus de 400 millions de dollars reversés aux créateurs depuis son lancement et plus de 11 millions d’instrumentaux sur sa place de marché.
Le cas d’« Old Town Road » montre ce que contient vraiment un tel catalogue. Lil Nas X a acheté l’instrumental du producteur néerlandais YoungKio pour 30 dollars sur BeatStars, sous licence non exclusive ; le contrat réservait au producteur 50 % des droits d’édition du morceau, selon ABC News. Reprendre un catalogue, c’est donc reprendre des centaines de contrats de ce type, avec leurs parts d’édition, leurs plafonds de diffusion et leurs clauses propres. Le beat se loue en un clic. Les contrats, eux, restent.
Cette fragmentation limite aussi la protection des revenus. YouTube exige des droits exclusifs sur le matériel de référence de Content ID et exclut les contenus licenciés de manière non exclusive par un tiers. Un artiste qui a loué un instrumental ne peut donc pas enregistrer son morceau dans Content ID. Côté producteur, l’outil sert surtout les titres dont l’exclusivité est établie et documentée ; il ne remplace pas un suivi des licences déjà vendues.
Notre lecture — Dans le type beat, la valeur se crée à deux : le beatmaker fabrique l’instrumental, l’artiste en fait parfois un morceau qui tourne. Le circuit, lui, a été pensé pour la location en volume, pas pour la propriété. En arrivant chez les indépendants, les acheteurs de droits changent la question : non plus « combien de beats as-tu loués ? », mais « combien de revenus peux-tu prouver, contrat par contrat ? ». Le producteur qui a documenté ses licences peut négocier. Les autres vendent surtout de l’incertitude, avec la décote qui va avec.
Les données mesurent le passé
Historiques de ventes de licences, revenus par plateforme et courbes d’écoute permettent de mesurer la décroissance passée d’un catalogue. Ils ne disent pas quel instrumental portera le prochain succès : « Old Town Road » est né d’une licence à 30 dollars qu’aucun modèle n’aurait valorisée à l’avance. Pour nous, la règle est simple : un acheteur sérieux paie des revenus observés, et le vendeur a intérêt à exiger que le multiple proposé soit explicité.
Avant toute cession, un producteur devrait réunir quatre éléments : ses revenus des trois dernières années par source (licences, édition, YouTube) ; l’inventaire des licences accordées, exclusives ou non, avec leurs plafonds ; la nature exacte de ce qui est cédé (masters, parts d’édition ou seulement un flux de revenus) et pour quelle durée ; enfin le multiple appliqué, à comparer aux repères publiés. Une vente partielle, que proposent certains acheteurs, préserve une part de la valeur future.
Le prochain tube à 30 dollars dort peut-être dans le catalogue. Autant ne pas le céder au prix du passé.
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