Un refrain dans une pub, un film ou une série, c’est une synchro. Pour l’utiliser, il faut deux feux verts : celui de la chanson et celui de l’enregistrement. Puis la Sacem collecte à chaque diffusion. Qui signe, qui est payé, et ce qu’on sait des prix.

Une chanson, deux feux verts
Trente secondes de pub, un refrain qui démarre pile quand la voiture sort du tunnel : c’est une synchro. Le mot vient du métier de l’image, où l’on « synchronise » le son avec ce qu’on voit. En musique, il désigne l’usage d’un morceau existant dans une œuvre visuelle : publicité, film, série, bande-annonce, jeu vidéo, contenu de marque. Et pour un même titre, il faut deux feux verts. Le premier porte sur l’œuvre, le texte et la mélodie : sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, toute reproduction est illicite, pose l’article L.122-4 du Code de la propriété intellectuelle. En pratique, c’est l’éditeur qui négocie, au nom des auteurs et des compositeurs.
Le second feu vert porte sur l’enregistrement, le master. L’autorisation du producteur de phonogrammes « est requise avant toute reproduction » de son enregistrement, dit l’article L.213-1. L’artiste-interprète a, lui aussi, son mot à dire : sa prestation ne peut être reproduite ni communiquée au public sans son autorisation écrite, selon l’article L.212-3, qui exige en échange une rémunération « appropriée et proportionnelle ». Dans un contrat d’artiste, ces droits sont en général cédés au label. Résultat : une pub qui veut le son original signe deux licences, l’une avec l’éditeur, l’autre avec le propriétaire du master. Si elle réenregistre une reprise, elle produit son propre master, et c’est en règle générale la licence de la chanson qui reste à négocier.
Entre la marque et les ayants droit, il y a souvent un superviseur musical, le music supervisor. Sa guilde américaine le définit comme le professionnel qui supervise toute la musique d’un film, d’une série, d’une pub ou d’un jeu : il choisit les titres, tient le budget et obtient les licences de synchronisation et d’usage du master, jusqu’aux cue sheets. La cue sheet, c’est la feuille de montage : la liste minutée de chaque musique utilisée. La Sacem s’appuie sur ce document pour les films et les séries, et sur une fiche technique pour chaque spot, explique son guide pratique destiné aux éditeurs.
Ce que la Sacem gère vraiment
On entend souvent que la Sacem « ne fait pas » la synchro. C’est plus subtil. Ses membres lui apportent leurs droits de représentation et de reproduction mécanique, gérés avec la SDRM. Le 23 mai 2025, la cour d’appel de Paris en a tiré une conséquence nette, dans un litige sur un documentaire diffusé par France Télévisions : intégrer une chanson préexistante, sans la modifier, dans une œuvre audiovisuelle relève du droit de reproduction, que la Sacem est seule habilitée à autoriser. Le « droit de synchronisation » invoqué par les ayants droit « n’a pas de fondement juridique en France », écrit la cour. La Sacem avait elle-même posé la limite dans un courrier de 2021 cité par l’arrêt : si l’œuvre est modifiée, paroles changées ou musique réarrangée, on bascule dans l’adaptation, qu’elle ne gère pas.

La publicité reste à part. Le droit moral de l’auteur, « perpétuel, inaliénable et imprescriptible » selon l’article L.121-1, permet à l’auteur de s’opposer à un usage qui altère l’œuvre ou le déconsidère. Les éditeurs et les producteurs continuent donc de négocier chaque spot et se portent garants de l’accord des auteurs, observent deux juristes dans une analyse publiée en septembre 2025, pour qui la nature exacte du droit de synchronisation reste débattue. Côté enregistrement, la règle ne bouge pas : sans accord du titulaire du master, pas d’usage du son original dans une pub.
Après la licence, la diffusion
La licence n’est que le premier chèque. Chaque fois que le film, la série ou la pub passe à la télévision, en salle ou en ligne, la Sacem collecte des droits d’auteur auprès du diffuseur et les répartit grâce aux cue sheets et aux fiches techniques. Les droits d’exécution publique se partagent par tiers entre auteurs, compositeurs et éditeurs ; les droits dits « radio-mécaniques », liés à la diffusion à partir de supports enregistrés, à 25 % pour les auteurs, 25 % pour les compositeurs et 50 % pour les éditeurs, détaille le guide de la Sacem. Dans leur espace membre, auteurs et éditeurs peuvent aussi repérer les films, séries et spots non identifiés pour réclamer leurs droits.
Côté enregistrement, la diffusion d’une pub ou d’un film ne rapporte rien de plus par la caisse collective. Un titre intégré à une œuvre audiovisuelle ne déclenche pas la rémunération équitable quand celle-ci passe à la télévision, a jugé la Cour de justice de l’Union européenne le 18 novembre 2020 (arrêt Atresmedia). Pour l’artiste et le producteur, la synchro se paie donc d’un coup, à la signature, puis selon les contrats. Les droits voisins, eux, jouent ailleurs : radio, bars, clubs, copie privée, comme on l’a détaillé dans notre guide des droits voisins.
Une exception explique pourquoi les émissions de télé ne demandent pas l’avis des labels pour chaque fond sonore. L’article L.214-1 permet aux chaînes et aux radios de reproduire des disques du commerce pour sonoriser leurs « programmes propres », contre rémunération équitable. Pour tout le reste, pubs et films compris, le texte renvoie au droit exclusif des artistes et des producteurs.
| Étape | Qui paie | Qui encaisse | Comment c’est partagé |
|---|---|---|---|
| Licence de l’œuvre (paroles et musique) | La production ou l’annonceur | L’éditeur, pour les auteurs et compositeurs | Selon le contrat d’édition ; la Sacem autorise la simple reproduction dans une œuvre audiovisuelle (CA Paris, 2025) |
| Licence du master (l’enregistrement) | La production ou l’annonceur | Le producteur (label ou artiste autoproduit) | L’artiste touche ce que prévoit son contrat ; la loi exige une rémunération appropriée et proportionnelle |
| Diffusion à la télé, au cinéma, en ligne | Le diffuseur | La Sacem | Exécution publique : un tiers auteurs, un tiers compositeurs, un tiers éditeurs ; radio-mécanique : 25/25/50 |
| Rémunération équitable | Personne | — | Pas due pour un titre intégré à une œuvre audiovisuelle (CJUE, Atresmedia, 2020) |
| Fond sonore d’une émission de la chaîne | La chaîne | SPRE (rémunération équitable) et Sacem | Licence légale de l’article L.214-1 : pas de négociation du master |
Sources : Code de la propriété intellectuelle (art. L.122-4, L.212-3, L.213-1, L.214-1), cour d’appel de Paris (23 mai 2025), CJUE (C-147/19), guide pratique de la Sacem pour les éditeurs. Les montants des licences ne sont pas publics.
Le prix ne s’affiche nulle part
Combien rapporte une synchro ? Nous n’avons trouvé aucune grille publique : ni la Sacem, ni le bilan du SNEP, ni les rapports financiers des majors ne donnent de tarif. Chaque licence se négocie de gré à gré, et les montants restent confidentiels. La loi donne pourtant la liste des curseurs. Chaque droit cédé doit faire l’objet d’une mention distincte, et son domaine d’exploitation être délimité « quant à son étendue et à sa destination, quant au lieu et quant à la durée », impose l’article L.131-3. Traduit en langage de négociation : quel média, combien de territoires, pendant combien de temps. S’y ajoutent ce que regarde tout acheteur : la notoriété du titre, la place de la musique à l’écran, l’exclusivité demandée. Une pub télé mondiale sur trois ans n’a rien à voir avec un documentaire diffusé une fois.
La justice montre la mécanique, pas les prix. Dans une affaire jugée par la Cour de cassation le 5 juin 2024, un compositeur avait écrit la musique d’un documentaire. En 2018, une agence de publicité new-yorkaise propose d’en acheter un extrait pour les spots d’une maison de luxe ; la société de production, cessionnaire des droits, accorde la licence, après un accord donné par courriel par le compositeur. Il conteste ensuite la coupe de sa musique et l’ajout d’effets. La Cour rejette ce grief : il avait accepté des films publicitaires « par essence de courte durée », et rien ne dévalorisait l’œuvre. Elle rappelle au passage qu’un éditeur doit exploiter l’œuvre et rendre des comptes à l’auteur au moins une fois par an. Le montant de la licence, lui, n’apparaît nulle part dans la décision.
Un petit marché qui pèse lourd
En France, la synchronisation a rapporté 34,3 millions d’euros aux producteurs de musique enregistrée en 2025, contre 36,4 millions en 2024, selon le bilan annuel du SNEP. Elle pèse 3,2 % d’un marché de 1,071 milliard d’euros, loin derrière le streaming. Le SNEP note que le classique et le jazz y trouvent un relais de croissance, notamment dans le jeu vidéo. Dans le monde, les revenus de synchronisation des enregistrements ont reculé de 2 % en 2025, à 641 millions de dollars, après quatre années de hausse, soit 2 % des revenus mondiaux, d’après le rapport annuel de l’IFPI.
Ces chiffres ne comptent que la moitié de l’histoire : celle du master. L’autre moitié, la chanson, apparaît dans les comptes des éditeurs. Chez Universal Music Group, l’édition a encaissé 272 millions d’euros de synchronisation en 2025, 12 % de ses revenus d’édition, en hausse de 7,5 %, selon ses résultats annuels. Chez Warner Music Group, la branche édition en déclare 197 millions de dollars sur l’exercice clos fin septembre 2025, 15 % de ses revenus d’édition ; le groupe attribue une partie de la hausse à des règlements de litiges pour contrefaçon aux États-Unis. Autrement dit, une partie de la synchro se paie aussi après coup, quand une musique a été utilisée sans licence.
Celui qui tient tout signe seul
Pour un rappeur, la synchro change de visage selon ce qu’il possède. Signé en contrat d’artiste, il ne décide pas seul : le label tient le master, l’éditeur la chanson, et sa part dépend de son contrat, comme on l’a détaillé dans notre guide des contrats de la musique. Autoproduit et auto-édité, il peut répondre oui ou non en une fois, un atout quand une production travaille dans l’urgence. Le revers existe : fin septembre, le chanteur R&B indépendant JMSN affirmait n’avoir jamais accordé de licence pour « Love Me », entendu dans un spot financé par le gouvernement américain. Aux États-Unis aussi, le Congressional Research Service rappelle qu’intégrer une musique à une publicité ou à une vidéo exige une licence de synchronisation pour l’œuvre et une licence pour le master.
Les samples compliquent tout. Un titre qui reprend l’extrait d’un autre morceau multiplie les ayants droit à convaincre, et un sample mal réglé peut faire capoter une licence. Le guide de la Sacem rappelle que l’usage d’un sample exige l’autorisation préalable des auteurs et des éditeurs de l’œuvre d’origine. Qui possède le master change donc tout, ce que racontait notre article « Label ou indé ».
Notre lecture — La synchro est la ligne la plus petite du marché de la musique enregistrée, et l’une des plus stratégiques. Petite, parce qu’elle pèse 3,2 % des revenus en France. Stratégique, parce qu’elle se négocie titre par titre, sans barème, au profit de celui qui détient les droits et qui sait répondre vite. Côté édition, Universal et Warner en tirent à elles seules un montant du même ordre que toute la synchro des enregistrements dans le monde. Pour un artiste, la leçon est concrète : une chanson bien déclarée, des crédits propres, des samples réglés et un master dont on connaît le propriétaire valent davantage qu’un bon contact en agence. Notre hypothèse : à mesure que les marques et les plateformes multiplient les vidéos courtes, la valeur ira à ceux qui peuvent accorder une licence en un seul échange, artistes indépendants et catalogues bien tenus en tête.
Ce qui reste incertain
Le statut juridique du « droit de synchronisation » n’est pas tranché. L’arrêt de la cour d’appel de Paris du 23 mai 2025 range la simple insertion d’une chanson dans un documentaire dans le droit de reproduction géré par la Sacem ; les éditeurs défendent, eux, une autorisation spécifique, et la pratique contractuelle n’a guère changé, selon l’analyse de septembre 2025. Les prix, eux, restent invisibles : aucune source publique ne donne de fourchette fiable pour la France. Enfin, la baisse de la synchro en 2025 (−5,8 % en France, −2 % dans le monde) peut tenir à des effets de calendrier, le SNEP évoquant des régularisations et une année 2024 « particulièrement vitaminée » par les Jeux olympiques ; une tendance durable reste à confirmer.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une synchro en musique ?
C’est l’utilisation d’un morceau existant dans une œuvre visuelle : publicité, film, série, bande-annonce, jeu vidéo, vidéo de marque. Elle suppose en général deux autorisations : celle de l’éditeur pour la chanson, celle du producteur pour l’enregistrement original, le master.
Quelle différence entre synchro et droits de diffusion ?
La synchro est la licence négociée une fois, pour intégrer la musique à l’image. Les droits de diffusion sont collectés ensuite par la Sacem à chaque passage du film ou de la pub à la télévision, au cinéma ou en ligne, puis répartis entre auteurs, compositeurs et éditeurs.
Qui paie une synchronisation ?
La production audiovisuelle ou l’annonceur, souvent via son agence ou un superviseur musical, paie les licences à l’éditeur et au producteur du master. Le diffuseur paie ensuite les droits d’auteur à la Sacem. Aucune rémunération équitable n’est due pour un titre intégré à une œuvre audiovisuelle.
Combien rapporte une synchro ?
Il n’existe pas de tarif public : chaque licence se négocie selon le média, le territoire, la durée, la notoriété du titre et l’exclusivité. Le marché total est connu : 34,3 millions d’euros pour les enregistrements en France en 2025 (SNEP), 641 millions de dollars dans le monde (IFPI).
Comment placer sa musique en synchro ?
En règle générale, en rendant ses titres faciles à licencier : œuvres déclarées à la Sacem, crédits et parts d’auteurs clairs, samples autorisés, propriétaire du master identifié. Les superviseurs musicaux et les éditeurs font le lien avec les productions. Pour un contrat précis, mieux vaut se faire conseiller.
La Sacem gère-t-elle les droits de synchronisation ?
En partie. Selon la cour d’appel de Paris (23 mai 2025), la simple insertion d’une œuvre de son répertoire dans une œuvre audiovisuelle relève du droit de reproduction qu’elle gère. Si la chanson est modifiée, c’est une adaptation, hors de son champ. Le master se négocie toujours avec le producteur.
À surveiller
- Mars 2027 : le bilan 2026 du SNEP et le rapport mondial de l’IFPI, qui diront si la baisse de la synchro en 2025 était passagère.
- Dans les prochains mois : les suites de l’arrêt de la cour d’appel de Paris du 23 mai 2025, et toute décision qui dira si la synchronisation relève de la reproduction gérée par la Sacem ou d’une autorisation propre aux éditeurs.
Sources
- Légifrance — Code de la propriété intellectuelle, article L.122-4 (consentement de l’auteur, adaptation), en vigueur depuis le 3 juillet 1992, consulté le 25 octobre 2026
- Légifrance — Code de la propriété intellectuelle, article L.121-1 (droit moral), consulté le 25 octobre 2026
- Légifrance — Code de la propriété intellectuelle, article L.131-3 (mention distincte et délimitation des droits cédés), consulté le 25 octobre 2026
- Légifrance — Code de la propriété intellectuelle, article L.212-3 (autorisation de l’artiste-interprète, version en vigueur depuis le 14 mai 2021), consulté le 25 octobre 2026
- Légifrance — Code de la propriété intellectuelle, article L.213-1 (autorisation du producteur de phonogrammes), consulté le 25 octobre 2026
- Légifrance — Code de la propriété intellectuelle, article L.214-1 (licence légale, version en vigueur depuis le 9 juillet 2016), consulté le 25 octobre 2026
- Cour d’appel de Paris, pôle 5, chambre 2, arrêt du 23 mai 2025, RG n° 23/17797 (Judilibre)
- Cour de cassation, première chambre civile, 5 juin 2024, pourvoi n° 22-24.462 (Judilibre)
- EUR-Lex — Cour de justice de l’Union européenne, arrêt Atresmedia (C-147/19), 18 novembre 2020
- Sacem — « Guide pratique : l’éditeur et l’éditrice dans ses relations avec la Sacem » (PDF), consulté le 25 octobre 2026
- SNEP — « Bilan du marché de la musique 2025 en France », dossier de presse, mars 2026
- IFPI — Global Music Report 2026, « State of the Industry », 18 mars 2026
- Universal Music Group — résultats du quatrième trimestre et de l’année 2025, communiqué du 5 mars 2026
- Warner Music Group — résultats du quatrième trimestre et de l’exercice clos le 30 septembre 2025, communiqué du 20 novembre 2025 (PDF)
- Guild of Music Supervisors — « What is a Music Supervisor? », consulté le 25 octobre 2026
- Congressional Research Service — « Copyright and Uses of Music by Political Campaigns » (In Focus IF12775), 2 octobre 2024
- Village de la Justice — « La synchronisation : un droit en devenir », Marie-Avril Roux Steinkühler et Elise Morawe, 4 septembre 2025 (mis à jour le 8 septembre)




