Depuis le mercredi 23 septembre, un spot télévisé de 30 secondes à la gloire de Donald Trump, portant la mention « Paid for by the U.S. Government », passe sur le câble américain, notamment sur Fox News. Sa bande-son est le refrain de « Love Me », chanson du chanteur R&B indépendant JMSN. L’artiste affirme n’avoir jamais accordé de licence et dit consulter des avocats. [1][2][3]
Un spot « payé par le gouvernement »
Le spot enchaîne des images de Donald Trump sur un extrait où il promet de vaincre « le communisme, le socialisme et le marxisme en Amérique », avec des slogans à l’écran sur les baisses d’impôts ou la relance de l’industrie, et se termine sur Dana White, patron de l’UFC, qui qualifie le président de personne « la plus dure et la plus résiliente » qu’il ait rencontrée. CNN et CBS News identifient tous deux la bande-son comme « Love Me » de JMSN ; le Daily Beast et Salon précisent qu’il s’agit du chœur qui répète le titre. [1][2][3][4]
Selon CBS News, la première diffusion a eu lieu le mercredi soir sur Fox News, pendant l’émission « Primetime with Jesse Watters », avant un déploiement plus large le jeudi. Le gouvernement a produit le contenu et acheté l’espace par l’intermédiaire d’une agence publicitaire, non nommée, et il existe plusieurs versions de 30 et 60 secondes. [2]
Ce que dit JMSN, ce que répond la Maison-Blanche
JMSN, de son vrai nom Christian Berishaj, a réagi sur ses réseaux sociaux (X selon CNN et CBS News, Instagram selon le Daily Beast). « Pour quiconque a suivi ma carrière et sait ce que je défends, il va sans dire que je n’autoriserais jamais l’utilisation de ma musique pour AUCUN programme ou campagne politique », écrit-il, en indiquant que personne ne lui a demandé la permission. Il précise ne pas avoir d’attaché de presse et conclut : « Je consulte des avocats et je gère cela en interne. » [1][2][3]
La Maison-Blanche n’a pas répondu publiquement sur la question de la musique. Interrogée sur le spot lui-même, elle refuse de le qualifier de publicité politique et parle de « messages d’intérêt public » destinés à « rappeler aux Américains d’aimer leur pays » ; un porte-parole le décrit comme « éducatif et résolument patriotique ». Un responsable ajoute que le président n’est pas candidat et que le spot ne contient pas d’appel à l’action. Des élus démocrates, le sénateur républicain Thom Tillis et des associations comme Common Cause et Public Citizen contestent l’usage de fonds publics ; c’est un débat distinct de celui des droits musicaux. [1][2][4]
Qui détient les droits de « Love Me »
« Love Me » est sorti en single en juillet 2023, puis sur l’album Soft Spot. Apple Music attribue l’enregistrement à « ℗ 2023 White Room Records », le label indépendant sous lequel JMSN publie ses disques. Sur son Bandcamp, les crédits indiquent que le titre est écrit, produit et arrangé par JMSN ; le chœur, entendu dans le spot, réunit six choristes menés par Kesha Shantrell. Aucun éditeur musical n’est mentionné publiquement : l’artiste semble donc concentrer à la fois les droits sur la composition et, via son label, ceux sur l’enregistrement. [5][6]
Synchronisation contre licence « politique »
Le Congressional Research Service, service d’analyse du Congrès américain, distingue deux situations. Pour diffuser une chanson dans un meeting, une licence d’exécution publique de l’œuvre suffit. ASCAP et BMI vendent pour cela des licences spécifiques aux campagnes politiques, dont un auteur peut faire retirer ses chansons. Pour intégrer une musique à une publicité ou une vidéo, il faut en revanche une licence de synchronisation, accordée par les titulaires de l’œuvre, et une licence « master » pour l’enregistrement, accordée en général par le label. Le CRS rappelle aussi que l’exception de fair use peut être invoquée dans certains cas. [7]
Le fait que le spot soit payé par l’État change le terrain judiciaire. Selon le Code des États-Unis (titre 28, section 1498), quand une contrefaçon de droit d’auteur est commise par le gouvernement fédéral, ou par un prestataire agissant avec son autorisation, la seule action possible est une demande d’indemnisation contre les États-Unis devant la Cour des réclamations fédérales, dommages-intérêts légaux minimum compris. JMSN n’a pas indiqué quelle voie ses avocats envisagent. [8]
Le précédent Isaac Hayes
Les ayants droit d’Isaac Hayes, coauteur de « Hold On, I’m Coming » (1966), avaient poursuivi Donald Trump et sa campagne en août 2024 devant un tribunal fédéral de Géorgie, leur reprochant 133 utilisations du titre lors des campagnes de 2020 et 2024. Le juge Thomas Thrash leur avait accordé une injonction provisoire en septembre 2024. L’affaire s’est conclue par un accord annoncé en février 2026, dont les termes n’ont pas été rendus publics. La différence est nette : il s’agissait alors d’une campagne électorale, pas d’un message financé par l’administration. [9]
Et en France ?
En droit français, l’auteur conserve un droit moral inaliénable sur son œuvre, dont le droit au respect de celle-ci. En 2021, la cour d’appel de Paris a jugé que l’usage non autorisé d’un extrait de chanson en fond sonore d’une bande-annonce télévisée portait atteinte au droit moral des auteurs, car l’exploitation publicitaire n’était pas la finalité artistique de l’œuvre. La chaîne a été condamnée à 4 000 euros par auteur et 10 000 euros au producteur. La cour a aussi rappelé que les membres de la Sacem lui confient la défense de leurs droits d’exécution et de reproduction mécanique. [10]
La pratique suit cette logique : un annonceur négocie la synchronisation avec l’éditeur et le producteur, qui se portent garants d’obtenir l’accord de l’auteur au titre de son droit moral, accord qui ne peut être abandonné par avance et de façon générale. La nature juridique exacte du « droit de synchronisation » reste débattue entre ayants droit et diffuseurs, rappellent deux juristes dans une analyse de septembre 2025. Pour JMSN, le sujet se jouera aux États-Unis ; son cas illustre surtout ce que la France reconnaît de longue date : un artiste peut refuser qu’on associe sa musique à un message qu’il n’a pas choisi. [11]
Relayée par la presse musicale, dont Complex, la prise de parole de JMSN n’a été suivie, au 27 septembre, d’aucune annonce de procédure ni de retrait du spot. [2][12]
Sources
- CNN — « ‘Love Me’: White House airs government-funded ad praising Trump », Patrick Svitek, 24 septembre 2026
- CBS News — « New Trump-focused “Love Me” ad campaign paid for by taxpayers hits airwaves », Ed O’Keefe et Aaron Navarro, 24 septembre 2026 (mis à jour le 25)
- The Daily Beast — « R&B Singer JMSN Attacks Trump for Using Hit Song in Campaign Ad », Erkki Forster, 24 septembre 2026
- Salon — « Pro-Trump “love me” ads paid for by taxpayers », Troy Farah, 25 septembre 2026
- Apple Music — fiche du single « Love Me » de JMSN (℗ 2023 White Room Records), sorti le 19 juillet 2023
- Bandcamp de JMSN — crédits de « Love Me », White Room Records, 20 juillet 2023
- Congressional Research Service — « Copyright and Uses of Music by Political Campaigns » (In Focus IF12775), 2 octobre 2024
- Code des États-Unis — titre 28, section 1498(b), action en contrefaçon de droit d’auteur contre les États-Unis (Legal Information Institute, Cornell)
- CBS News Atlanta / Associated Press — « Isaac Hayes estate reaches settlement with Trump over use of “Hold On, I’m Coming” », 24 février 2026
- Le Son du droit — « Atteinte au droit moral des auteurs d’une musique utilisée dans une publicité (CA Paris, 18 juin 2021, n° 19/14268) », 12 décembre 2021
- Village de la Justice — « La synchronisation : un droit en devenir », Marie-Avril Roux Steinkühler et Elise Morawe, 4 septembre 2025
- Complex — « JMSN Says He Never Cleared “Love Me” for Government-Funded Donald Trump Ad », Will Lavin, 25 septembre 2026 (sujet repéré)
