À trois jours de l’ouverture du premier procès intenté par un État américain contre la plateforme, TikTok et ByteDance ont signé avec l’Alabama un jugement d’accord, déposé le 25 septembre devant le tribunal du comté de Montgomery. L’État touchera au moins 100 millions de dollars, et les 13-17 ans qui y vivent verront leur application changer : deux heures par jour, coupure de minuit à 6 heures, fil non personnalisé proposé. TikTok ne reconnaît aucune faute. [1][2]
Ce que TikTok paie vraiment
Le procureur général républicain Steve Marshall annonce « un minimum de 100 millions de dollars », dus sous 45 jours, et « jusqu’à 300 millions » sous conditions. « C’est un grand jour pour les parents de l’Alabama », a-t-il déclaré, en assurant que TikTok leur donnait « un vrai contrôle ». [1]
Le jugement signé, consulté par OHMAZIN, précise la mécanique. Un premier fonds de 116,2 millions de dollars comprend 100 millions de restitution, versés sous 45 jours, 14,2 millions d’honoraires et 2 millions de frais pour les avocats de l’État. Le second, 183,8 millions, n’est pas une pénalité en cas de manquement : il se débloque par paliers quand 10, 20, 30 puis 40 procureurs généraux signent des accords comparables, chacun sous 24 mois, et se verse en dix annuités. [2]
Deux heures par jour, coupure de minuit à 6 heures
Les règles visent les 13-17 ans, âge déclaré ou estimé, et uniquement en Alabama. Par défaut, l’application s’arrête après deux heures d’usage quotidien, hors vidéos d’au moins dix minutes, messagerie et recherche. Un mode nuit bloque l’accès de minuit à 6 heures. Les notifications sont coupées de 22 heures à 7 heures et pendant les heures de cours (8 h-15 h en semaine) ; l’application n’est bloquée en classe que si un parent le programme. Seul un parent relié au compte peut assouplir ces réglages. [2]
Sous quatre mois, TikTok doit ajouter des « pauses productives » à 60 et 90 minutes d’usage cumulé, puis un avertissement à chaque session continue de 15 minutes. Les filtres simulant une chirurgie esthétique sont interdits aux ados, les comptes deviennent privés par défaut et les parents seront alertés en cas d’échanges avec des comptes suspects. [2][3][4]
Le fil « Pour toi » n’est pas supprimé
Plusieurs titres ont annoncé la fin du fil personnalisé pour les mineurs. Le texte est plus prudent : sous neuf mois, TikTok doit proposer aux adolescents un fil non personnalisé (chronologique ou par popularité) comme page d’accueil, le leur présenter sans présélectionner de réponse, et laisser les parents l’imposer. Le communiqué de l’État parle, lui, d’un fil non personnalisé « par défaut ». [1][2]
Côté âge, TikTok doit sous un an distinguer les 13-15 ans des 16-17 ans, avec un taux d’adolescents pris pour des adultes plafonné à 7 % et 14 %, et tester un modèle de détection des moins de 13 ans. [2]
Pourquoi un accord maintenant
L’Alabama avait porté plainte en 2025. Selon l’AFP, ses enquêteurs avaient créé des comptes de 13 à 15 ans et reçu, malgré le mode restreint, des vidéos liées au suicide, à l’automutilation, aux troubles alimentaires, à l’alcool et au sexe. Le procès risquait d’exposer documents internes et témoignages de dirigeants. [5]
Un porte-parole de TikTok USDS Joint Venture, la coentreprise qui exploite l’application aux États-Unis, affirme que la priorité de TikTok a « toujours été » d’offrir un espace sûr où créer et découvrir. Selon TechCrunch, l’entreprise ajoute que l’accord « s’appuie sur [son] engagement » à renforcer ses outils de sécurité pour protéger les adolescents. Katherine Robertson, avocate en chef du procureur et candidate républicaine à sa succession, a évoqué auprès de l’AP « une guerre contre l’enfance » menée « dans un million de directions ». [3][6]
Le 21 août 2026, le département de la Justice avait déjà obtenu 400 millions de dollars de TikTok et ByteDance pour des violations présumées de la loi fédérale sur la vie privée des enfants (COPPA). Et depuis le 8 octobre 2024, quatorze procureurs généraux, dont ceux de Californie et de New York, poursuivent l’application. L’accord de l’Alabama leur offre un modèle. [7][8]
Ce que ça change pour les créateurs et les marques
Aux États-Unis, 61 % des 13-17 ans utilisent TikTok chaque jour et 21 % disent y être « presque constamment », selon Pew Research. Un plafond de deux heures, une coupure nocturne et un fil non personnalisé proposé réduisent mécaniquement le temps d’exposition des ados et la part de découverte algorithmique. Pour un créateur à l’audience jeune, la portée dépendra davantage des abonnements et de la recherche ; l’exception pour les vidéos d’au moins dix minutes avantage les formats longs. [2][9]
Pour les marques, l’audience mineure devient moins captive, mais l’accord ne touche pas à la publicité. En Europe, la question est déjà tranchée : le DSA interdit aux plateformes toute publicité fondée sur le profilage des mineurs. Si 40 États finissent par signer, les réglages de l’Alabama pourraient s’étendre au marché américain. [2][10]
En Europe, la même cible : le design addictif
Bruxelles vise les mêmes mécanismes. Le 6 février 2026, la Commission européenne a conclu à titre préliminaire que la conception addictive de TikTok (défilement infini, lecture automatique, notifications, recommandations très personnalisées) enfreignait le DSA. Elle demande notamment des pauses d’écran, y compris la nuit, et une modification de l’algorithme. L’amende possible atteint 6 % du chiffre d’affaires mondial. [11]
En France, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur TikTok, présidée par Arthur Delaporte avec Laure Miller pour rapporteure, prônait le 11 septembre 2025 l’interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans et un couvre-feu numérique de 22 heures à 8 heures pour les 15-18 ans. Le Parlement a voté l’interdiction le 21 juillet 2026, mais le Conseil constitutionnel l’a censurée le 14 août : une interdiction générale, sans égard pour la situation du mineur ni les risques de chaque service, et des garanties insuffisantes pour la vie privée face à la vérification d’âge. [12][13][14]
L’Alabama a suivi une autre voie : pas d’interdiction, mais des réglages par défaut que les parents peuvent durcir ou assouplir. Complex, qui a relayé l’accord, en retient les limites de temps d’écran. Reste à savoir si TikTok étendra ces réglages au-delà de l’État. [2][15]
Sources
- Procureur général de l’Alabama — communiqué « Attorney General Marshall Announces Historic Multi-Million-Dollar Settlement with TikTok », 25 septembre 2026
- Circuit Court du comté de Montgomery (Alabama) — « Stipulated Final Judgment and Consent Decree », State of Alabama v. TikTok Inc. et al., n° 03-CV-2025-900628, déposé le 25 septembre 2026
- Associated Press (via WBHM) — « TikTok settles lawsuit with Alabama for at least $100 million, will implement safety features », Kaitlyn Huamani, 26 septembre 2026
- CBS News — « TikTok settles Alabama lawsuit over youth safety concerns for at least $100 million », Faris Tanyos et Melissa Gaffney, 25 septembre 2026
- AFP (via Tech Xplore) — « First US trial against TikTok to open Monday », 25 septembre 2026
- TechCrunch — « TikTok agrees to pay at least $100M in Alabama settlement », Anthony Ha, 26 septembre 2026
- Département de la Justice des États-Unis — « Justice Department Secures $400M Settlement with TikTok and ByteDance to Resolve Children’s Privacy Litigation », 21 août 2026
- Procureur général de Californie — « Attorney General Bonta, Attorney General James Lead Coalition Suing TikTok for Exploiting Young Users, Deceiving Public », 8 octobre 2024
- Pew Research Center — « Teens, Social Media and AI Chatbots 2025 », 9 décembre 2025
- Règlement (UE) 2022/2065 sur les services numériques (DSA), article 28 — EUR-Lex
- Commission européenne, représentation en France — « La Commission conclut à titre préliminaire que la conception addictive de TikTok est contraire à la législation sur les services numériques », 6 février 2026
- LCP — « Commission d’enquête TikTok : le rapport préconise l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans », Raphaël Marchal, 11 septembre 2025
- Toute l’Europe — « Les députés et sénateurs français approuvent l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, une première en Europe », Léa Deseille, 21 juillet 2026
- Conseil constitutionnel — communiqué de presse de la décision n° 2026-911 DC, 14 août 2026
- Complex — « TikTok Agrees to $100M Alabama Deal That Puts Hard Limits on Kids’ Screen Time », Bernadette Giacomazzo, 26 septembre 2026 (sujet repéré)
