Les textes écrits par ChatGPT en Europe vont porter une marque que personne ne voit. Lundi 5 octobre, OpenAI a annoncé textGrain, un filigrane invisible qu’il ajoutera « dans les prochaines semaines » aux réponses de ChatGPT et de Codex, pour tous les utilisateurs de l’Union européenne, quel que soit leur abonnement. [1] La raison est réglementaire : l’AI Act impose aux fournisseurs d’IA générative de rendre leurs textes reconnaissables par une machine. Ailleurs dans le monde, et pour les développeurs qui passent par l’API, le filigrane reste optionnel et désactivé par défaut. [1][2]
Ce qu’OpenAI a annoncé le 5 octobre
Le déploiement se fait en trois temps. Depuis le 5 octobre, les clients de l’API d’OpenAI, partout dans le monde, peuvent activer le filigrane sur certains modèles ; il reste éteint si l’on ne fait rien. Dans les prochaines semaines, il sera ajouté aux textes produits par ChatGPT et Codex pour les utilisateurs « éligibles » de l’Union européenne, sur toutes les formules. Enfin, OpenAI ouvre les candidatures pour accéder à son détecteur. L’entreprise précise qu’elle ne fait pas du filigrane un réglage mondial par défaut : l’approche régionale doit lui permettre d’apprendre de l’usage réel, et qu’elle travaille avec ses partenaires cloud pour l’étendre aux modèles OpenAI vendus par leur intermédiaire. [1][2]
Concrètement, textGrain glisse un signal statistique dans le choix des mots. Une clé secrète oriente légèrement des centaines de choix successifs, et le détecteur n’a besoin que du texte et de la clé pour retrouver ce signal. Le rapport technique, cosigné par des chercheurs d’OpenAI, de l’université de Pennsylvanie et de Yale, est public, et OpenAI annonce vouloir publier la technologie en open source. [2][1] Sur les tests de son dernier modèle, Astra, l’entreprise n’observe pas de baisse de qualité mesurable avec le filigrane. [1]
Ce que le filigrane détecte, et ce qu’il rate
OpenAI publie elle-même les limites de son outil. Réglé pour se tromper à tort une fois sur cent, le détecteur repère le filigrane dans environ 80 % des passages de 200 tokens et 95 % des passages de 400 tokens (environ 300 mots), sur des sujets comme la psychologie. Sur des réponses de mathématiques, où le choix des mots est plus contraint, le taux est nettement plus bas : autour de 60 %, selon The Decoder. [1][3] La retouche fait le reste : remplacer 10 % des mots par des synonymes fait passer la détection d’environ 92 % à 66 %, et 25 % des mots la fait tomber à 17 %. [1]
L’entreprise énumère aussi ce qu’un résultat ne prouve pas. Le filigrane ne mesure pas la part humaine d’un texte, n’établit ni la propriété ni la responsabilité, n’identifie pas l’utilisateur et ne dit rien de l’exactitude du contenu. Surtout, son absence ne prouve pas qu’un humain a écrit : un texte trop court, retouché, traduit, ancien ou produit par un autre outil peut passer sous le radar. [1] C’est pour ces raisons, et pour le risque de faux positifs, que le détecteur reste fermé au public, accessible seulement à des chercheurs et organismes spécialisés, sur dossier. [1][3]
Ce que dit la loi européenne
L’article 50 de l’AI Act oblige les fournisseurs de systèmes d’IA qui génèrent du texte, de l’image, du son ou de la vidéo à faire en sorte que ces contenus soient « marqués dans un format lisible par machine et identifiables » comme produits par une IA, avec des solutions « aussi efficaces, interopérables, solides et fiables que la technologie le permet ». L’obligation ne vise pas les simples fonctions d’aide à la mise en forme. [4] Ces règles de transparence s’appliquent depuis le 2 août 2026, mais le règlement « omnibus » adopté cet été a repoussé au 2 décembre 2026 l’obligation de marquage pour les systèmes déjà sur le marché avant cette date. [5] Pour s’y conformer, la Commission a publié le 10 juin un code de bonne pratique, signé par environ 190 organisations fin juillet. [6]
Pour ceux qui publient, la règle est différente. Un « déployeur » qui diffuse un texte généré ou modifié par IA « dans le but d’informer le public sur des questions d’intérêt public » doit l’indiquer, sauf si le contenu a fait l’objet d’un « examen humain ou d’un contrôle éditorial » et qu’une personne physique ou morale en assume la responsabilité éditoriale. [4] Les lignes directrices de la Commission, publiées le 20 juillet, exigent un examen réel et non un coup d’œil, selon le cabinet McCann FitzGerald, qui rappelle que les manquements peuvent coûter jusqu’à 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires mondial. [7]
Ce que ça change pour les rédactions, agences et marques françaises
Pour un média qui relit, corrige et signe ses articles, le filigrane ne crée pas d’obligation nouvelle : l’exception éditoriale de l’article 50 reste ouverte. [4][7] Le cas sensible est celui des sites qui publient en série des textes d’actualité produits par ChatGPT sans véritable relecture : ils devront les signaler, et une partie de ces textes portera désormais une trace détectable par les organismes équipés. Pour les textes de marque ou de publicité, les lignes directrices ne disent pas clairement s’ils relèvent de l’« intérêt public ». [7]
Côté technique, le filigrane ne remplace pas une politique interne. Une agence qui reformule, traduit ou réécrit un quart d’un texte efface l’essentiel du signal, selon les chiffres d’OpenAI ; un texte rédigé en anglais puis traduit en français risque aussi de ne pas être reconnu. [1] La facture de la conformité, elle, se partage : OpenAI paie le filigrane, mais laisse aux clients de son API le soin de décider « comment le filigrane s’inscrit dans leurs obligations de transparence ». [1] Une entreprise française qui construit son propre outil sur l’API devra donc trancher seule. Anthropic a fait l’inverse : depuis août, le filigrane de Claude s’applique dans le monde entier, API comprise, sans option pour le couper selon The Decoder. [8][3]
Le même jour, des publicités dans la génération d’images
OpenAI a aussi annoncé le 5 octobre un nouveau format publicitaire : des annonces visuelles affichées pendant que ChatGPT génère une image, présentant un produit, son usage ou une expérience. Le test doit commencer plus tard en octobre, aux États-Unis seulement, avec un premier groupe d’annonceurs. Les annonces seront « clairement signalées » et séparées de l’image créée, et OpenAI répète qu’elles n’influencent pas les réponses de ChatGPT. [9] Pour les marques françaises, ce nouvel espace n’est pas encore ouvert en Europe.
Sources
- OpenAI — « Our approach to EU text provenance rules », 5 octobre 2026
- TechCrunch — « OpenAI will start watermarking ChatGPT’s text in the EU », Aditya Mehta, 5 octobre 2026
- The Decoder — « OpenAI will watermark ChatGPT text in the EU but makes it optional for API users worldwide », Matthias Bastian, 5 octobre 2026
- EUR-Lex — Règlement (UE) 2024/1689 sur l’intelligence artificielle, article 50, Journal officiel du 12 juillet 2024
- Parlement européen — Legislative Train, « Digital Omnibus on AI » (règlement (UE) 2026/1744, publié au Journal officiel le 24 juillet 2026)
- Commission européenne — « Code of Practice on Transparency of AI-Generated Content », version finale du 10 juin 2026
- McCann FitzGerald — « AI Transparency: European Commission’s Guidelines on Article 50 – Part 2 (Deployer Obligations) », août 2026
- TechCrunch — « Anthropic says it will watermark text generated by its AI models », Ivan Mehta, 11 août 2026
- BleepingComputer — « OpenAI will show visual ads in ChatGPT while you generate images », Mayank Parmar, 5 octobre 2026
