Moins 16 millions en un an
Vendredi 6 novembre, Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, a confirmé l’information à l’AFP : les organisations du cinéma ont été reçues et prévenues. En 2027, le groupe public investira 64 millions d’euros dans les films, contre 80 millions aujourd’hui. Soit 20 % de moins en une seule année.
Le préfinancement, c’est-à-dire l’argent versé avant le tournage en échange des droits de diffusion, recule moins vite : de 65 à 56 millions d’euros, selon la même dépêche. C’est pourtant le nerf de la guerre. Pour un producteur, une chaîne qui préachète un film avant qu’il existe, c’est souvent ce qui déclenche le reste du plan de financement.
La raison est budgétaire. France Télévisions doit trouver 90 millions d’euros d’économies en 2027, d’après l’AFP. Le projet de loi de finances pour 2027 retire 47 millions d’euros à sa dotation publique par rapport à 2026, chiffre repris dans un amendement de la commission des finances de l’Assemblée nationale. S’y ajoute le recul attendu de la publicité, selon les organisations du cinéma.
Un plancher signé à Cannes
Le 17 mai 2024, à Cannes, en présence de la ministre de la Culture, France Télévisions signe avec trois organisations professionnelles du cinéma, le BLIC, le BLOC et l’ARP, un accord de cinq ans. Le groupe s’y engage à investir au moins 80 millions d’euros par an dans le cinéma français et européen, dont au moins 65 millions en préfinancement d’au moins 60 films, selon son propre communiqué.

L’accord fixe aussi des quotas de diversité : 75 % au moins de l’investissement pour la production indépendante, 25 films d’animation au moins sur la durée. En échange, le groupe obtient 30 jours de replay pour les films qu’il diffuse. Il remplaçait un texte de 2020 qui fixait le plancher à 60 millions d’euros, d’après un rapport du Sénat de 2023.
| Poste | Plancher de l’accord 2024-2028 | Prévu pour 2027 | Écart |
|---|---|---|---|
| Investissement total dans le cinéma | 80 | 64 | −16 (−20 %) |
| Dont préfinancement | 65 | 56 | −9 (−14 %) |
Les deux montants prévus pour 2027 passent sous les planchers d’un accord qui court jusqu’en 2028. Rien de public n’indique, à ce stade, qu’une clause de révision a été activée ou que l’accord a été renégocié.
Qui paie la facture
Les premiers touchés sont les films que le privé finance peu : premiers longs métrages, cinéma d’auteur, animation. Exemple récent : « Fjord », de Cristian Mungiu, Palme d’or en mai 2026, a reçu le soutien de France 3 Cinéma, l’une des deux filiales cinéma du groupe, d’après la fiche du film publiée par Film New Europe. Depuis leur création, en 1980 et 1984, France 2 Cinéma et France 3 Cinéma ont participé à plus de 2 000 films, selon le Sénat (chiffres de 2023).
Jérôme Enrico, président de l’ARP, n’a pas caché sa surprise : « On ne s’attendait pas à une baisse d’une telle ampleur », a-t-il déclaré à l’AFP. Il prévoit des budgets de films plus serrés, moins de films produits et moins de diversité. Un ordre de grandeur, calculé par OHMAZIN : avec 65 millions pour au moins 60 films, le préfinancement moyen tourne autour d’un million d’euros par film. Neuf millions de moins, c’est environ huit films en moins, si le montant moyen ne bouge pas.
Le mouvement avait commencé avant l’annonce. En septembre, Manuel Alduy, directeur du cinéma et de la fiction internationale du groupe, expliquait déjà avoir abandonné des projets en développement, réduit le nombre d’épisodes commandés et raccourci des formats, rapportait Screen Daily. La présidente, Delphine Ernotte Cunci, chiffrait alors à 600 millions d’euros les ressources perdues par le groupe en dix ans.
Canal+ et les plateformes à la table
France Télévisions reste le deuxième financeur du cinéma français, loin derrière Canal+, rappelle l’AFP. Mais le premier est lui aussi sous pression : dans sa version déposée le 1er octobre, le budget 2027 fait passer la TVA de la télévision payante de 10 % à 20 %, une facture que Canal+ chiffre à 200 millions d’euros par an. Son patron, Maxime Saada, a prévenu que ses contributions au cinéma et au sport pourraient en pâtir.
Restent les plateformes américaines, qui financent aussi des films français au titre de leurs obligations. C’est la crainte exprimée en septembre par l’ARP et huit autres organisations (réalisateurs, producteurs, distributeurs, salles) : voir des services payants américains devenir les premiers financeurs du cinéma français, ce qu’elles jugent inacceptable. Jérôme Enrico l’a résumé à sa façon devant l’AFP : la ligne éditoriale d’Amazon ne remplacera pas celle de France Télévisions.
Notre lecture — L’État retire 47 millions à France Télévisions, qui en fait porter 16 au cinéma. C’est l’endroit où la coupe se voit le moins à l’antenne en 2027 : un film préacheté aujourd’hui n’arrive sur France 2 ou France 3 que des années plus tard. Mais le signal est lourd. En passant sous un plancher signé en 2024 pour cinq ans, le service public montre qu’un accord avec la profession ne protège plus de l’arbitrage budgétaire. La valeur, elle, se déplace vers ceux qui gardent de l’argent : Canal+, s’il absorbe sa hausse de TVA, et les plateformes, qui pourront choisir leurs films dans un marché où l’offre de financement se raréfie. Les producteurs d’œuvres fragiles, eux, perdent un guichet.
Ce qui reste incertain
Le budget n’est pas voté. Le 16 octobre, la commission des finances de l’Assemblée a adopté un amendement qui rend 43,8 millions d’euros à France Télévisions et ramène la baisse à 3,1 millions par rapport à 2026. Son sort en séance, puis au Sénat, reste à confirmer. France Télévisions n’a pas dit si elle reverrait sa coupe dans le cinéma en cas de crédits rétablis, ni publié de communiqué : les montants viennent de la confirmation donnée à l’AFP. Enfin, ni le groupe ni les signataires n’ont précisé ce que devient l’accord de 2024.
À surveiller
- Le vote définitif du budget 2027, attendu d’ici la fin de l’année : la dotation de France Télévisions sera-t-elle rétablie, et la coupe dans le cinéma avec elle ?
- La réponse du BLIC, du BLOC et de l’ARP, signataires de l’accord 2024-2028, et celle du ministère de la Culture.
Questions fréquentes
Combien France Télévisions investit-elle dans le cinéma ?
Environ 80 millions d’euros par an aujourd’hui, le minimum fixé par son accord 2024-2028 avec la profession, dont au moins 65 millions en préfinancement de films. Pour 2027, le groupe prévoit 64 millions, dont 56 millions de préfinancement (confirmation à l’AFP, 6 novembre 2026).
Pourquoi France Télévisions baisse-t-elle ses investissements dans le cinéma ?
Le groupe doit économiser 90 millions d’euros en 2027, à cause de la baisse de 47 millions de sa dotation publique prévue par le projet de loi de finances et du recul attendu de la publicité.
Sources
- AFP — « Une décision choc de France Télévisions suscite de nombreuses inquiétudes » (dépêche reprise par Bluewin), 6 novembre 2026
- France Télévisions — communiqué « France Télévisions et le cinéma français signent un accord historique de cinq ans », Cannes, 17 mai 2024
- Assemblée nationale — PLF 2027 (n° 3210), amendement II-CF541 de M. Masséglia, rapporteur, adopté en commission des finances le 16 octobre 2026
- L’ARP, UPC, SPI, SRF, DIRE, GNCR, SCA, SDI, ACID — communiqué « Saignée de l’audiovisuel public : la honte de la République », septembre 2026
- Screen Daily — « Film guilds denounce planned cuts at France Televisions as a “devastating blow” », Rebecca Leffler, 22 septembre 2026
- Sénat — « Financement public du cinéma », rapport d’information n° 610 (2022-2023) de Roger Karoutchi, 17 mai 2023
- Film New Europe — « FNE at Cannes 2026: Competition: Fjord », 20 mai 2026
- Treyler — fiche du film « Fjord » (2026) de Cristian Mungiu






