Crocs et sa filiale Jibbitz ont déposé plainte le 18 septembre devant le tribunal fédéral du district du Colorado contre Five Below, chaîne américaine de magasins à petits prix. En cause : les « Juniors Charm Clogs », des sabots vendus 7 dollars, leurs breloques et un sac en forme de sabot. Crocs invoque son trade dress, c’est-à-dire la protection de l’apparence du Classic Clog, un brevet de design et trois brevets d’utilité sur la fixation des breloques. [1][2][3]

Ce que Crocs reproche à Five Below

La plainte, enregistrée sous le numéro 1:26-cv-04606, vise les Juniors Charm Clogs, les breloques qui s’y accrochent et une pochette en forme de sabot. Selon Crocs, les sabots reprennent « presque à l’identique » le champ de trous de l’empeigne, les ouvertures trapézoïdales et la bande texturée du Classic Clog. Huit chefs d’action sont listés, de la contrefaçon de marque à la dilution et à la contrefaçon de quatre brevets. [1][2]

Le calendrier nourrit l’accusation de contrefaçon délibérée. Crocs dit avoir adressé une mise en demeure le 4 mars 2026. Five Below en a accusé réception deux fois, en promettant une « réponse substantielle » jamais venue, selon la plainte, et les produits étaient encore en rayon le 16 juin. Crocs réclame un procès avec jury, l’interdiction définitive des ventes, la destruction des stocks, les bénéfices de Five Below, des dommages et intérêts pouvant être triplés et ses frais d’avocats. [1][2]

L’écart de prix frappe : 7 dollars pour le sabot de Five Below, contre 44,99 dollars pour le Kids Crocband Clog de Crocs, selon PhillyVoice ; 50 à 75 dollars pour un Classic Clog adulte, selon The Philadelphia Inquirer. Five Below n’a pas répondu à ces médias. Beth Cooperstein, vice-présidente chargée de la propriété intellectuelle de Crocs, a déclaré à The Independent que la marque « n’hésite pas à agir » contre la copie non autorisée. [3][4][5]

L’adversaire pèse : Five Below exploitait 2 022 magasins dans 46 États fin juillet et vise 5,63 à 5,71 milliards de dollars de ventes sur l’année. L’enseigne a déjà été poursuivie par Supergoop et par Stanley, rappelle PhillyVoice. [3][6]

Protéger une forme devenue culturelle

Vendu depuis 2003, le Classic Clog est protégé aux États-Unis par deux marques tridimensionnelles (n° 5 149 328 et 5 273 875) : un avant incliné percé de trous, séparé net d’une bande à ouvertures trapézoïdales. Crocs revendique aussi l’apparence d’ensemble du sabot, qu’il juge non fonctionnelle. C’est le point sensible : une forme dictée par la fonction ne peut pas être monopolisée par le droit des marques. [1]

Le brevet de design invoqué ne porte pas sur le Classic Clog. Le D1,100,450, délivré le 4 novembre 2025, protège la semelle du Saru, sabot conçu avec le designer Salehe Bembury et sorti en juillet 2024, après le Pollex Clog de 2021. La signature d’un designer, une fois brevetée, devient une arme contre le produit de grande série. [1]

Les collaborations restent le moteur de la marque : Pokémon, MLB, Hello Kitty ou Millie Bobby Brown selon le rapport annuel, puis BAPE, épuisé « en quelques minutes » selon le directeur général Andrew Rees, et F1 Red Bull Racing. Un mécanisme proche de celui de Gap avec le boys band JYT : la marque achète de la culture pour rester désirable. [7][9]

Les breloques, un petit objet qui rapporte gros

La moitié du dossier concerne Jibbitz, fondée par Richard et Sheri Schmelzer, qui vend ses breloques depuis 2005 et que Crocs a rachetée en 2006. Ses trois brevets, délivrés entre 2010 et 2014, décrivent un système à tige et deux épaulements qui se clipse dans le trou d’une chaussure moulée. [1]

Selon Sherwood News, le rachat avait coûté 10 millions de dollars ; d’après les propos d’Andrew Rees, Jibbitz réaliserait aujourd’hui 260 à 270 millions de dollars par an, près de 8 % des ventes de Crocs, avec des marges « extrêmement élevées ». Crocs range les breloques parmi ses trois « piliers » produits et teste des breloques pour sandales. [7][9][10]

Un détail tempère ce volet : la plainte décrit le brevet n° 7 698 836 comme valide « pendant sa durée », au passé, et ne demande l’interdiction que « pour la durée restante » des brevets Jibbitz. La protection technique s’épuise ; restent le nom et les licences. [1]

Une protection qui ne gagne pas toujours

Crocs a déjà perdu sur ce terrain. En juin 2021, il a saisi l’International Trade Commission (ITC), qui peut bloquer des importations. Plus de vingt sociétés sont sorties de la procédure par accord ou engagement, mais en septembre 2023 la Commission a jugé que Crocs n’avait pas prouvé de risque de confusion face à Orly Shoe, Hobby Lobby et Amoji. Le 8 janvier 2026, la Cour d’appel fédérale a rejeté son appel, déposé trop tard. [11]

Crocs reconnaît dans son rapport annuel que des échecs face aux copies pourraient nuire à ses marques. [7]

Et en France ?

En Europe, une entreprise française a fragilisé le sabot. À la demande de Gifi Diffusion, l’EUIPO a annulé le dessin communautaire de Crocs, déposé en 2004, et le Tribunal de l’Union européenne a confirmé le 14 mars 2018 (affaire T-651/16) : montré à un salon de Fort Lauderdale, vendu et présenté en ligne dès 2002, le sabot n’était plus nouveau. [12]

Gifi a retiré sa demande en nullité en juin 2020 après un accord, et la Cour de justice a clos le dossier le 10 septembre 2020. La leçon vaut pour tout créateur : l’INPI rappelle qu’un dessin ou modèle doit être nouveau, avoir un « caractère propre » et être déposé dans les 12 mois suivant sa première divulgation. [13][14]

Relayée notamment par Complex, l’affaire posera une question simple : une forme copiée par tout le marché reste-t-elle un signe distinctif ? [15]

Sources

  1. Tribunal fédéral du district du Colorado — plainte « Crocs, Inc. and Jibbitz, Inc. v. Five Below, Inc. », dossier n° 1:26-cv-04606, 18 septembre 2026 (document publié par The Fashion Law)
  2. The Fashion Law — « Crocs Targets Five Below Over Clogs, Charms in New Lawsuit », TFL, 21 septembre 2026
  3. PhillyVoice — « Crocs sues Five Below, claiming it ripped off designs for clogs and charms », Michael Tanenbaum, 24 septembre 2026
  4. The Philadelphia Inquirer — « Crocs sues Five Below, alleging they copied the famous clogs », Erin McCarthy, 24 septembre 2026
  5. The Independent (repris par Yahoo Finance) — « Crocs and deep discount shop Five Below are in a legal fight ... over a $7 shoe », Erin Keller, 25 septembre 2026
  6. Five Below — résultats du deuxième trimestre de l’exercice 2026, communiqué (formulaire 8-K, SEC), 2 septembre 2026
  7. Crocs, Inc. — rapport annuel 2025 (formulaire 10-K, SEC), 12 février 2026
  8. Crocs, Inc. — « Crocs, Inc. Reports Record Second Quarter 2026 Results; Raises Full-Year 2026 Outlook », 30 juillet 2026
  9. The Motley Fool — transcription de la conférence de résultats de Crocs du 30 juillet 2026 (T2 2026), publiée le 7 août 2026
  10. Sherwood News — « Crocs spent $10 million to buy a company that made tiny plastic charms. Now it’s pumping out $250 million in yearly revenue », Chris Stokel-Walker, 27 mars 2026
  11. Cour d’appel fédérale des États-Unis — arrêt « Crocs, Inc. v. International Trade Commission », n° 2024-1300, 8 janvier 2026
  12. D Young & Co — « Crocs Inc v EUIPO: Lack of novelty » (Tribunal de l’UE, affaire T-651/16, arrêt du 14 mars 2018), 19 juillet 2018
  13. IPcuria — ordonnance de la Cour de justice de l’UE, affaire C-320/18, Crocs c. EUIPO et Gifi Diffusion, 10 septembre 2020
  14. INPI — « Les conditions de la protection » (dessins et modèles), page consultée le 27 septembre 2026
  15. Complex — « Crocs Takes Five Below to Court Over $7 ‘Copycat’ Clogs », Bernadette Giacomazzo, 26 septembre 2026 (sujet repéré)