Suno et Udio ont commencé au tribunal ; une partie des majors a fini par signer avec eux. Sur Deezer, les titres générés par IA dépassent la moitié des dépôts quotidiens, pour 1 à 3 % des écoutes. Pour les beatmakers, la menace vise d’abord le beat standard, et le contrat de l’outil devient un sujet central.
Du tribunal à la licence
En juin 2024, les trois majors ont attaqué Suno et Udio aux États-Unis : elles leur reprochaient d’avoir entraîné leurs modèles sur des enregistrements protégés, sans autorisation. Depuis, le front s’est fragmenté. Universal Music Group a réglé son litige avec Udio en octobre 2025 et annoncé une plateforme sous licence. Warner Music Group a transigé avec Udio, puis avec Suno le 25 novembre 2025. Les conditions disent le nouveau rapport de force : Suno doit remplacer ses modèles par des versions sous licence, et le téléchargement des morceaux est réservé aux comptes payants.
Sony Music, elle, continue de plaider. Après le refus d’un juge d’étendre sa plainte initiale, elle a engagé le 20 juillet 2026 une nouvelle action contre Udio à New York, portant sur 30 117 enregistrements. Le 18 septembre 2026, Sony et Universal ont déposé à Boston une seconde plainte contre Suno, qui vise 60 202 enregistrements et le nouveau modèle v6, que Suno dit avoir entraîné sur des contenus sous licence et sur les créations de ses utilisateurs. Suno juge ces accusations infondées en fait comme en droit.
En Europe, le tribunal régional de Munich a donné raison le 31 juillet 2026 à la GEMA, la société de gestion allemande, contre Suno. Il a jugé que l’entraînement sur des œuvres de son répertoire, y compris lorsqu’il a eu lieu aux États-Unis, et leur reproduction par le modèle violaient le droit d’auteur. Le jugement porte sur six œuvres et n’est pas définitif. S’il est confirmé, entraîner un modèle hors d’Europe pourrait ne plus suffire à le mettre à l’abri d’un tribunal européen.
Beaucoup de sons, peu d’écoutes
Sur Deezer, les titres entièrement générés par IA ont dépassé 50 % des dépôts quotidiens en juin 2026, soit environ 90 000 morceaux par jour. Ils ne pèsent pourtant que 1 à 3 % des écoutes, et jusqu’à 85 % des écoutes de ces titres étaient frauduleuses en 2025, selon la plateforme, qui les exclut de ses recommandations algorithmiques et éditoriales. Pour l’instant, ce flot remplit le catalogue bien plus qu’il ne capte le public.

À plus long terme, une étude commandée par la CISAC, la confédération internationale des sociétés d’auteurs, au cabinet PMP Strategy estimait en décembre 2024 que 24 % des revenus des créateurs de musique pourraient être menacés en 2028 si le cadre restait inchangé. C’est une projection, pas un constat.
Le contrat de l’outil d’abord
Pour un beatmaker, la première question est contractuelle. Chez Suno, les morceaux créés avec l’offre gratuite restent la propriété de Suno et ne peuvent servir qu’à des fins non commerciales ; ceux créés sous abonnement Pro ou Premier appartiennent à l’utilisateur, qui en garde l’usage commercial même après la fin de l’abonnement, selon le centre d’aide de la plateforme. Ce qui compte, c’est l’offre au moment de la création, pas celle du jour de la vente.
Pour nous, le mot « propriétaire » est trompeur. Être propriétaire d’un fichier au sens des conditions d’un outil ne garantit ni qu’il soit protégé par le droit d’auteur, ni qu’il échappe à toute réclamation. Une instrumentale vendue en exclusivité doit donc pouvoir être documentée : outil, offre souscrite, part de travail humain.
Où va la valeur du beat
Le premier usage notable d’un échantillon généré par IA dans le rap est venu d’un producteur établi. En mai 2024, Metro Boomin a sorti « BBL Drizzy », construit sur un morceau créé avec Udio par l’humoriste King Willonius, qui en avait écrit les paroles, rapporte Billboard. Le producteur ignorait alors l’origine de l’échantillon.
Notre lecture — L’histoire de « BBL Drizzy » résume le déplacement en cours. Générer une idée devient bon marché ; la trier, la détourner et l’inscrire dans un contexte reste un travail humain, et c’est là que la valeur du beatmaker se reconstitue. Les instrumentales génériques vendues en licence non exclusive sont les plus exposées à la concurrence des générateurs. Les producteurs qui travaillent avec des artistes identifiés, sur une direction artistique et une relation suivie, le sont moins. En haut de la chaîne, les catalogues des majors se négocient en licences ; rien, dans les accords décrits ici, ne dit ce que le beatmaker indépendant en touchera.
Trois réflexes à garder
Côté pratique, trois précautions s’imposent. Vérifier les conditions d’utilisation de chaque outil au moment de la création. Garder la trace de ce qui a été généré puis retravaillé. Prévenir l’acheteur d’une instrumentale quand elle intègre des éléments générés.
À Munich comme à Boston, la partie n’est pas finie. Le beat qui se vendra le mieux sera peut-être celui dont on peut prouver l’histoire.
Retrouver cet article sur Substack





