En février 2026, Lyria 3 produisait trente secondes de musique dans Gemini. Sept mois plus tard, Lyria 3.5 compose des morceaux de trois minutes dans plusieurs produits Google. Pendant que Suno se défend au tribunal, Google joue une carte que Suno n’a pas : des outils que le grand public utilise déjà.
Le 18 février 2026, Google a annoncé l’arrivée de Lyria 3 dans l’application Gemini. Une description écrite, une photo ou une vidéo suffit : l’outil en tire une piste de trente secondes, avec des paroles générées automatiquement et une pochette créée par IA. La fonction est ouverte aux utilisateurs majeurs, dans huit langues dont le français, et Lyria 3 alimente aussi Dream Track, l’outil musical de YouTube Shorts.
Trois ans de Lyria
Lyria n’est pas né en 2026. Google DeepMind a présenté le premier modèle de la série le 16 novembre 2023, avec Dream Track, une expérience de YouTube Shorts qui générait des bandes-son de trente secondes dans le style de neuf artistes partenaires, dont Charli XCX, John Legend et T-Pain. En avril 2025, Lyria 2 a rejoint Music AI Sandbox, une suite d’outils destinée aux musiciens, producteurs et auteurs, ouverte d’abord aux États-Unis. D’abord des artistes partenaires et des professionnels, donc.
Puis tout le monde. Le 25 mars, Lyria 3 Pro a porté la durée des morceaux à trois minutes, avec la possibilité de demander une introduction, des couplets, un refrain ou un pont, et s’est étendu à Vertex AI, à l’API Gemini, à Google Vids et à ProducerAI. Le 29 juillet, Lyria 3.5 est arrivé dans Google Flow Music, puis, le 4 septembre, dans l’application Gemini et dans l’API, pour tous les utilisateurs dans le monde, selon Google.
La promesse de Google
Côté artistes, Google affirme que ses modèles ne les imitent pas : si une consigne cite un nom, Gemini le traite comme une source d’inspiration générale et produit un morceau au style ou à l’ambiance proches. Toutes les pistes générées dans Gemini portent SynthID, un filigrane inaudible, et l’application permet de vérifier si un fichier audio a été créé par l’IA de Google. Les abonnés aux offres payantes Google AI Plus, Pro et Ultra disposent de limites d’utilisation plus élevées. Ces engagements décrivent la politique du produit ; ils ne garantissent pas qu’aucune sortie ne ressemblera à une œuvre existante.

Suno, entre accords et procès
Pendant ce temps, le terrain juridique a bougé. En juin 2024, Universal Music Group, Sony Music et Warner Music avaient poursuivi Suno et Udio aux États-Unis, en les accusant d’avoir entraîné leurs modèles sur leurs enregistrements sans autorisation. Universal a conclu un accord avec Udio le 29 octobre 2025, assorti de licences pour une future plateforme. Warner a signé avec Udio à la mi-novembre, puis avec Suno le 25 novembre 2025 ; Suno s’est engagé à lancer en 2026 des modèles entraînés sur de la musique sous licence. Ces accords fixent aussi les usages : chez Suno, le téléchargement des morceaux est réservé aux comptes payants, et les artistes de Warner gardent la main sur l’utilisation de leur nom, de leur image et de leur voix, selon TechCrunch.
Sony Music, en revanche, n’avait signé d’accord ni avec Suno ni avec Udio en avril 2026, et les discussions entre Universal et Suno étaient alors dans l’impasse, selon Digital Music News. Mi-septembre 2026, Universal et Sony ont déposé une seconde plainte contre Suno devant le tribunal fédéral de Boston : elles estiment que ses nouveaux modèles v6, lancés le 9 septembre, prolongent l’infraction en s’appuyant sur les versions précédentes, et visent 60 202 enregistrements, rapporte Music Business Worldwide. La procédure de 2024 continue en parallèle.
Qui est exposé
En première ligne : la musique d’illustration. Compositeurs de fonds sonores, bibliothèques musicales et banques de sons voient leurs clients (vidéastes, podcasteurs, petites entreprises) obtenir une piste sur mesure en quelques minutes. Google cite lui-même ces usages dans son annonce de Lyria 3.5 : musiques de fond, jingles de marque, sonneries personnalisées. Pour les beatmakers et les producteurs, l’enjeu est différent. ProducerAI ou Flow Music se présentent comme des aides à la création, mais la valeur d’un morceau tient aussi à son originalité et à la maîtrise de ses droits.
Notre lecture — Entre Google et Suno ou Udio, la différence tient moins à la technique qu’à la distribution. Google n’a pas besoin qu’on ouvre un service spécialisé : il installe la génération musicale dans l’assistant Gemini, le montage de Google Vids et les Shorts de YouTube. Le coût d’entrée baisse, et la concurrence se déplace vers les usages du quotidien plutôt que vers la production professionnelle. Qui capte la valeur ? D’abord la plateforme, qui garde l’utilisateur chez elle et réserve les limites d’usage les plus hautes à ses offres payantes. Notre hypothèse : la musique d’illustration peut perdre sa clientèle la moins exigeante si ces outils deviennent un réflexe ; les producteurs qui vendent une signature sont bien moins exposés.
Des droits encore flous
Reste la question des droits, loin d’être réglée. Aux États-Unis, le Copyright Office a conclu, dans un rapport publié le 29 janvier 2025, que la protection par le droit d’auteur suppose une contribution humaine suffisante et qu’une consigne écrite ne suffit pas, à elle seule, à la fonder. Avant d’utiliser une piste générée dans une campagne ou une œuvre commerciale, un créateur doit donc lire les conditions d’utilisation du service et vérifier ce qu’il pourra revendiquer ou protéger.
Trente secondes en février, trois minutes en septembre. Les règles, elles, se jouent encore au tribunal.
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