Du Tupac apparu à Coachella en 2012 aux avatars d’ABBA Voyage à Londres, les artistes « projetés » ont prouvé qu’ils pouvaient attirer le public. Aucun de ces spectacles n’utilise pourtant un véritable hologramme, et leur économie repose sur des investissements lourds. Pour un festival, le gain logistique et carbone reste à démontrer.
Tupac à Coachella : une illusion d’optique, pas un hologramme
Le Tupac apparu sur la scène de Coachella en avril 2012 a fixé l’imaginaire de l’« hologramme » de concert. Techniquement, il n’en était pas un. Gizmodo expliquait alors qu’il s’agissait d’une variante du « fantôme de Pepper », une illusion de théâtre du XIXe siècle : une image en deux dimensions, créée par le studio Digital Domain, était réfléchie sur une surface transparente, la société AV Concepts se chargeant du dispositif d’affichage. Le coût de l’image de synthèse était estimé entre 100 000 et 400 000 dollars.
Analyse OHMAZIN : la distinction n’est pas qu’une affaire de vocabulaire. Une image réfléchie suppose une scène préparée, un angle de vue maîtrisé et un contrôle strict de la lumière. Ce sont des contraintes lourdes pour une scène de festival en plein air, où le public se répartit largement et où la lumière du jour peut encore dominer.
ABBA Voyage : 140 millions de livres et une salle construite pour le spectacle
Le modèle commercial le plus abouti est ABBA Voyage. Depuis mai 2022, les membres du groupe apparaissent sous forme d’avatars numériques dans une salle de 3 000 places construite à Stratford, dans l’est de Londres. Là non plus, il ne s’agit pas d’hologrammes : les avatars sont affichés sur des écrans totalisant 65 millions de pixels, avec un groupe de dix musiciens présents sur scène. Leur création par Industrial Light & Magic a mobilisé plus de 1 000 artistes d’effets visuels et cinq semaines de capture de mouvement, selon AV Magazine.
Les chiffres montrent un succès et un coût. Selon les comptes de la société, relayés par Music Business Worldwide, ABBA Voyage a réalisé 104,3 millions de livres de chiffre d’affaires en 2024, pour 374 représentations et un bénéfice avant impôt de 4,2 millions de livres. L’investissement initial était évalué à 140 millions de livres, selon Fortune citant Bloomberg, soit davantage qu’une année entière de recettes.
Analyse OHMAZIN : ABBA Voyage n’est pas une présence à distance mais une résidence préenregistrée. Sa rentabilité repose sur la répétition : le même spectacle, joué des centaines de fois dans une salle unique, amortit un investissement qu’une date isolée de festival ne pourrait pas porter.
La présence en direct à distance existe, mais hors des festivals
Transmettre un orateur en direct vers plusieurs scènes est techniquement possible. Le 18 avril 2017, Jean-Luc Mélenchon a tenu un meeting à Dijon retransmis simultanément par projection dans six autres villes, dont Le Port, à La Réunion ; son équipe de campagne a revendiqué plus de 35 000 participants. L’exemple est politique, mais il montre les conditions requises : des scènes équipées à l’avance, une liaison vidéo stable et un public qui accepte une image plutôt qu’une personne.
Pour un festival, ces conditions ont un coût : matériel de projection, écrans ou surfaces réfléchissantes, équipes techniques aux deux extrémités de la liaison, répétitions. La version initiale de cet article ne chiffrait pas ces postes, et nous n’avons pas trouvé de grille de coûts publique pour une prestation projetée en direct en festival.
Bilan carbone : le trajet du public pèse plus que celui de l’artiste
L’argument écologique doit être ramené aux ordres de grandeur. Selon le rapport Jam Packed publié en 2017 par Julie’s Bicycle, le trajet du public représente 68 % des émissions totales du secteur des festivals au Royaume-Uni, et 43 % des émissions de gaz à effet de serre de l’ensemble de l’industrie musicale britannique. La feuille de route commandée par Massive Attack au Tyndall Centre, publiée en septembre 2021, cherche d’ailleurs à inciter le public à voyager en train.
Analyse OHMAZIN : projeter un artiste plutôt que le faire venir supprime une partie des émissions de sa tournée, mais ne touche pas au premier poste, les trajets des spectateurs. Il faut en outre compter la fabrication et l’alimentation du matériel. Le gain peut exister pour une tête d’affiche qui viendrait en avion pour une seule date ; il doit être calculé production par production, pas postulé. Le scénario le plus crédible reste hybride : des musiciens présents sur scène, comme dans ABBA Voyage, et des images au service du récit, avec une promesse claire au public sur ce qui est joué en direct.
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