Un théâtre de 1927, des voix de 2026
Vendredi 13 novembre, le Mayan, salle de 1927 du centre de Los Angeles, accueille une première : une cérémonie entièrement consacrée à la musique créée avec l’intelligence artificielle. Les AI Music Awards, vite rebaptisés AIMAs, seront diffusés en direct dans le monde entier. La veille, un sommet professionnel et une première remise de prix ouvrent le bal.
Le format copie les grandes cérémonies. Quatre prix majeurs (chanson, artiste, album et producteur de l’année), puis des catégories par genre : R&B, country, gospel, pop, rock, hip-hop, jazz, comédie musicale, international. Au total, 25 trophées, dont 13 remis sur scène. Côté billetterie, le sommet coûte 99 dollars et la cérémonie 250, avec moins de 100 places mises en vente sur une jauge de 600, selon la page officielle.
Derrière l’événement, SIQA, pour The Sonic Intelligence Academy. La structure, créée en 2025, se présente comme un organisme de normes pour une musique IA « éthique et transparente ». Elle publie depuis janvier des classements hebdomadaires de titres IA, un top 100 et un top 100 des reprises, rapportait MusicTech en février. Elle est soutenue par le fonds 1517 Fund, sans montant communiqué, et son sponsor principal est Deepgram, spécialiste américain de la reconnaissance vocale.
Un seul guichet : le registre
Pour concourir, il fallait passer par la porte de SIQA. Les candidatures, ouvertes du 31 août au 25 septembre, se faisaient uniquement depuis son registre vérifié : un profil d’artiste revendiqué, et des morceaux dont la part d’IA a été classée par SIQA elle-même. Trois niveaux existent : assisté par l’IA, hybride humain et IA, ou entièrement généré. L’organisation revendique plus de 2 000 dossiers reçus.

La sélection suit deux étages. Un comité retient 20 œuvres par catégorie sur quatre critères : la finition, l’usage créatif de l’IA, l’originalité et l’adéquation à la catégorie. Puis les membres vérifiés du registre votent. SIQA promet que « les chiffres de streaming et le nombre d’abonnés ne sont pas pris en compte ». Le même règlement précise pourtant que les catégories « artiste » et « de l’année » tiennent compte de l’engagement sur les plateformes et de la force de la marque. Seul le prix « Off the Charts Spotlight » est choisi directement par l’équipe de SIQA.
Xania Monet, la favorite toute trouvée
Un nom revient partout : Xania Monet. Cette chanteuse R&B virtuelle est le projet de Telisha Jones, une designer du Mississippi qui écrit les textes et les fait chanter par le logiciel Suno. En septembre 2025, Billboard révélait son contrat d’environ 3 millions de dollars avec le label Hallwood Media. En novembre 2025, elle devenait la première artiste propulsée par l’IA à entrer dans un classement radio de Billboard.
Le communiqué de SIQA la cite parmi les créateurs associés à la soirée. Elle figure aussi dans quatre catégories, dont chanson, artiste et album de l’année, d’après la liste des nommés publiée le 7 octobre par le site AI Musicpreneur, dont l’auteur siège au conseil consultatif créatif de SIQA. Sur le site officiel, cette liste n’apparaît qu’après connexion. Comment des artistes sans corps « joueront live » sur scène ? Rien n’est détaillé à ce jour.
Les Grammy ont fermé la porte
Si les AIMAs existent, c’est aussi parce que les grandes cérémonies ne veulent pas de ces artistes. Depuis 2023, la Recording Academy, qui remet les Grammy, n’accepte que des « créateurs humains ». Une chanson qui contient de l’IA reste éligible si un humain y apporte une contribution « significative ». Mais aucun prix ne récompense la part faite par la machine : une voix de synthèse ne peut pas gagner un prix d’interprétation, avait expliqué son patron Harvey Mason Jr.
Une marée que peu de gens écoutent
Le décor économique explique l’urgence. Selon Deezer, les titres entièrement générés par IA ont dépassé pour la première fois la moitié des nouveaux morceaux livrés chaque jour sur la plateforme en juin 2026, soit près de 90 000 par jour. Ils ne pèsent pourtant qu’entre 1 et 3 % des écoutes. Et en 2025, jusqu’à 85 % des écoutes de ces titres étaient frauduleuses, contre 8 % pour l’ensemble du catalogue.
Dans ce flot, la plupart des morceaux IA ne trouvent aucun public, et une partie sert à capter des redevances avec de fausses écoutes. Les artistes IA qui construisent un vrai projet ont donc besoin de se distinguer du bruit. C’est précisément ce que SIQA leur vend : un label « vérifié », un classement, et désormais un trophée.
Et en France ?
La référence chiffrée de ce marché vient de Paris : Deezer est la plateforme qui documente le plus finement la vague IA et étiquette ces titres pour ses abonnés. Qobuz, autre service français, a suivi en septembre avec sa propre étiquette, et YouTube Music a lancé la sienne en octobre. Côté juridique, le procès d’Universal contre DistroKid montre que la musique IA non déclarée est déjà une affaire de tribunaux.
Une chanson en français figure dans la catégorie internationale des AIMAs, selon la liste d’AI Musicpreneur : « Nos lèvres sont scellées », signée LIX MARCEL, dont l’origine n’est pas précisée. Pour un créateur français qui travaille avec l’IA, la cérémonie de Los Angeles est aujourd’hui la seule scène de ce type. Elle impose une condition : passer par le registre d’une société américaine.
Notre lecture — Les AIMAs ne récompensent pas seulement des chansons. Ils servent à SIQA à installer son registre comme le tampon de référence de la musique IA. Le registre classe les morceaux, les classements les mettent en avant, les prix les couronnent et l’application les reconnaît : la même société tient toute la chaîne. C’est efficace pour se faire une place, mais SIQA est juge et partie. La crédibilité des AIMAs dépendra de ce qu’elle publiera après le 13 novembre : le nom des jurés, les résultats détaillés et la méthode.
Ce qui reste incertain
La composition du comité de sélection n’est pas publique. La liste officielle des nommés n’est accessible qu’aux comptes connectés du registre. Le montant investi par 1517 Fund et le budget de la soirée ne sont pas communiqués. Enfin, la forme des performances « live » d’artistes virtuels reste à découvrir.
À surveiller
- Jeudi 12 novembre : sommet SIQA et première remise de prix, à Los Angeles.
- Vendredi 13 novembre : cérémonie au Mayan, diffusée en direct, puis la publication des lauréats et de la méthode de vote.
Sources
- SIQA — page officielle des AI Music Awards 2026 (dates, lieu, 25 catégories, billetterie, sponsor Deepgram), consultée le 2 novembre 2026
- SIQA Verified Registry — « The AI Music Awards », critères officiels de sélection (plus de 2 000 candidatures, liste de 20 par catégorie, vote des membres), consultée le 2 novembre 2026
- SIQA — site officiel (cadre de classification en trois niveaux), consulté le 2 novembre 2026
- SIQA et Deepgram — communiqué « Inaugural AI Music Awards Coming to Los Angeles This November as SIQA Launches Verified Registry for AI Music Provenance », PR Newswire, 10 septembre 2026
- MusicTech — « So, AI music charts are a thing now… », 3 février 2026
- AI Musicpreneur — « SIQA AI Music Awards 2026 nominees: full list », 7 octobre 2026 (l’auteur déclare siéger au conseil consultatif créatif de SIQA)
- The Decoder — « AI artist Xania Monet signs $3 million record deal with Hallwood Media » (d’après Billboard), 20 septembre 2025
- CNN, repris par CTV News — « Xania Monet is the first AI-powered artist to debut on a Billboard airplay chart », 1er novembre 2025
- CBS News — « Only human creators are eligible for Grammy awards » (règlement de la Recording Academy), juin 2023
- Deezer — communiqué « AI music has surpassed 50% of new music uploads for the first time », 21 juillet 2026






