Plus d’un milliard de dollars, payé par une seule famille. Le Lucas Museum of Narrative Art, fondé par George Lucas et Mellody Hobson, a ouvert le 22 septembre à Los Angeles, à guichets fermés. Norman Rockwell, la bande dessinée et Star Wars y partagent le même toit. La critique applaudit le bâtiment. Elle est bien plus dure avec les salles.
Guichets fermés à Exposition Park
Le cadre était posé dans le communiqué du 2 septembre : plus de 1 300 œuvres de la collection présentées dans plus de trente galeries, sur environ 9 300 m² d’exposition (100 000 pieds carrés), au sein d’un bâtiment d’environ 27 900 m² (300 000 pieds carrés) conçu par Ma Yansong, de l’agence MAD Architects, avec Stantec.
Le jour de l’ouverture, toutes les places étaient vendues, rapporte le site d’information local MyNewsLA. George Lucas et Mellody Hobson ont accueilli eux-mêmes les cent premiers visiteurs ; plus de cent étudiants de USC, d’Otis College of Art and Design, de Los Angeles City College et du Los Angeles Technology Center ont reçu des billets gratuits. Le billet adulte coûte 25 dollars, 21 dollars pour les plus de 65 ans. L’entrée est gratuite pour les moins de 18 ans et pour les habitants du code postal 90037, qui entoure le musée.
Cité par le même site, George Lucas dit avoir passé plus de cinquante ans à collectionner des illustrateurs, dessinateurs, muralistes et peintres qui n’ont « pas toujours la reconnaissance qu’ils méritent ». Aucun chiffre de fréquentation n’avait été publié au 25 septembre dans les sources consultées.
Une famille paie toute la facture
Le montage est rare. Selon CBS Los Angeles, George Lucas et sa famille ont financé seuls la construction, la collection et la dotation du musée, pour un montant rapporté de 1,5 milliard de dollars. En 2017, quand Los Angeles a été retenue, Variety évaluait le projet à 1 milliard de dollars, avec une dotation d’au moins 400 millions destinée à son fonctionnement. Les deux chiffres ne couvrent pas forcément le même périmètre, que les sources ne détaillent pas. Le musée n’a publié ni budget de fonctionnement ni objectif de fréquentation dans son communiqué d’ouverture.

Ce que ce modèle change, selon notre analyse : une famille qui paie la construction, la collection et la dotation n’a pas à convaincre d’autres financeurs de ses choix d’accrochage. Et si la dotation couvre bien le fonctionnement, comme l’annonçait Variety en 2017, la billetterie n’a pas à faire vivre le musée. Les comptes ne sont pas publics pour le vérifier.
Cinq étoiles, puis deux
Dans sa critique publiée le 21 septembre, après la visite de presse, The Art Newspaper attribue trois étoiles et demie au musée, mais sépare nettement les deux volets : cinq étoiles pour le bâtiment, deux pour les expositions. La journaliste Jori Finkel loue la structure en forme de huit, ses murs paraboliques, ses bandeaux de fenêtres courbes et le parc paysager qui l’entoure.
Les réserves portent sur le parcours. Le rez-de-chaussée s’appuie beaucoup sur des reproductions et des projections, relève la critique, et des œuvres sont présentées sans cartels, y compris quand leur sujet appelle une mise en contexte, comme dans la section consacrée à l’Ouest américain. Parmi les réussites citées : les salles d’illustration jeunesse, la section des muralistes, avec des esquisses de Judy Baca, et la galerie Norman Rockwell, qui confronte un tableau de 1958 à sa relecture par Richard Williams en 2014.
Notre lecture — George Lucas a fait fortune en racontant des histoires en images. Avec ce musée, il convertit cette fortune en légitimité pour les formes qu’il collectionne depuis cinquante ans : l’illustration, la bande dessinée, le storyboard, longtemps tenus sous la peinture. L’argent a payé le bâtiment, la collection et la dotation. Il ne fournit pas d’office le travail de médiation qui transforme un accrochage en récit, et c’est précisément ce que la critique reproche aux salles. Le pari peut réussir si le musée corrige son parcours. Le choix de ce qui est raconté, lui, reste entre les mains d’une seule famille.
De Rockwell à JR
La collection fondatrice compte plus de 40 000 pièces, avec une place centrale pour l’illustration, la bande dessinée, le manga, les storyboards et les archives de Star Wars, selon The Art Newspaper. Le musée cite parmi ses ressources des illustrateurs comme Norman Rockwell, Jessie Willcox Smith et N. C. Wyeth, des auteurs de bande dessinée comme Winsor McCay, George Herriman et Jack Kirby, ainsi que Frida Kahlo, Jacob Lawrence, Charles White et Diego Rivera. Cette liste décrit la collection, pas l’accrochage permanent.
Le parcours commence au premier niveau par une introduction intitulée « The History of Narrative Art: Heroes • Myths • The Sacred », consacrée aux mythologies nées de la narration visuelle. Côté français, le communiqué d’ouverture signale des œuvres et des études de l’artiste JR dans la galerie de l’art mural, aux côtés de Diego Rivera et d’acquisitions venues directement de l’atelier de Banksy.
Star Wars, deux écrans, une bibliothèque
L’exposition « Star Wars in Motion » réunit des dessins de véhicules, des accessoires, des costumes et des illustrations issus des six premiers films de la saga. Le musée y annonce notamment le Landspeeder de Luke et la première construction physique de la moto à roue du général Grievous.
Deux salles de projection complètent l’ensemble : le Robert Flaherty Theater, consacré au documentaire, et le Slavko Vorkapich Theater, dédié au cinéma expérimental, avec une diffusion continue pendant la journée. La bibliothèque, gratuite pour les visiteurs selon le communiqué, rassemble notamment plus de 30 000 bandes dessinées et la bibliothèque personnelle du mythologue Joseph Campbell. Ses documents ne s’empruntent pas ; les chercheurs peuvent en réserver la consultation sur rendez-vous.
Les cartels, puis les entrées
L’ouverture règle une première question : le musée existe, après des années d’attente. Elle en pose une seconde, soulevée par la critique : un musée consacré au récit doit aussi raconter ses propres salles. Trois signaux à suivre : l’ajout éventuel de cartels, l’évolution des accrochages et la fréquentation des premiers mois, non publiée au 25 septembre.
Pour le lecteur français, le débat a un air connu au pays du Festival d’Angoulême : la place de la bande dessinée et de l’illustration à côté de la peinture dans les musées d’art. Le Lucas Museum y répond en accrochant tout ensemble. La critique rappelle que la juxtaposition ne suffit pas sans explication. Reste à écrire les cartels.
Sources
- Lucas Museum — Lucas Museum of Narrative Art Opens to the Public on September 22, 2026, communiqué du 2 septembre 2026
- The Art Newspaper — The Big Review: Lucas Museum of Narrative Art, Jori Finkel, 21 septembre 2026
- MyNewsLA — Sold Out Crowd Celebrates Grand Opening of Lucas Museum of Narrative Arts, 22 septembre 2026
- Lucas Museum — Art & Artists, présentation des collections
- Lucas Museum — The Lucas Museum’s Inaugural Cinema Exhibition, “Star Wars in Motion”, communiqué du 4 mai 2026
- Lucas Museum — Film Program, programmation officielle
- Lucas Museum — Library, modalités de consultation
- CBS Los Angeles — « South LA Lucas Museum of Narrative Art tickets go on sale today », Julie Sharp, 21 juillet 2026
- Variety — « George Lucas Chooses Los Angeles for $1 Billion Museum », janvier 2017






